dimanche 30 octobre 2011

La Piel Que Habito, Pedro Almodovar (2011)



Même si l'on retrouve tous les ingrédients de la sauce Almodovar, « La Piel Que Habito » ne ressemble à aucun des films du réalisateur. S'intéressant au Corps dans ce qu'il a de plus physique, Almodovar se questionne en brassant identité sexuelle et identité visuelle et cherche dans la « peau » de ses acteurs des réponses existentielles majeures.


Tout au long du film, le réalisateur se concentre sur un thème très scientifique : la transformation de soi par la chirurgie esthétique. De la création d'une nouvelle peau jusqu'au changement du timbre de la voix, la métamorphose semble exhaustive. Les détails et les plans intimistes ne manquent d'ailleurs pas pour les petits curieux qui aiment se tenir au courant sur ces sujets-là.

Pourtant, ce thème scientifique nous emmène sur les pentes de la philosophie : Qu'est-ce qui constitue l'identité d'un être humain en dehors de son physique ? Peut-on créer un être humain à son image, faire revivre dans la peau d'un autre une personne que l'on a perdue, tomber amoureux d'une enveloppe charnelle ?


Mais le film prend parfois une allure de comédie burlesque dans laquelle les acteurs n'ont plus peur de la mort tant les techniques médicales semblent performantes. Plus question de laisser une place au destin, plus de futur incertain mais un contrôle total de la Nature Humaine façonnée à l'image de l'être humain.

La force de ce film réside dans ce côté « sans concession », cette histoire programmée et prévisible qui annihile le libre-arbitre de chacun. Le docteur ( Antonio Banderas) n'est pas plus libre que ses « victimes », il est asservi par une science qui lui donne les pleins pouvoirs. Quant à ses victimes, elles se retrouvent psychiquement bouleversées et influencées par la Beauté parfaite de leurs nouveaux corps.


Véritable quête identitaire, « La Piel Que Habito » traite de la part foncière de l'individu à travers la question de sa plastique. L'apparence du visage est récurrente tout au long du film : personnages sans visages sur les tableaux en arrière-plan, poupées à la tête amorphe, acteurs métamorphosés,...

Mais à aucun moment, on entre dans la tête des acteurs, dans ce qu'il ont de personnel. Seule l'histoire du film les fait vivre et la dimension psychologique, aussi présente qu'invisible, relève de la seule Condition Humaine.


Almodovar joue avec ses acteurs tout comme avec ses spectateurs en les mettant sur de fausses pistes. Dans ce puzzle chronologique, il nous faut attendre l'ultime fin pour observer un retour à la liberté individuelle, celle de Vicente, cobaye de l'expérience filmique du réalisateur.

mercredi 29 juin 2011

Dostoievski ou l’art du monologue intérieur

Qui ne connait pas Fedor me jette la première bière. Pilier de la littérature universelle, fin connaisseur de l’Ame Humaine, autobiographe inventeur d’histoires, pessimiste mystique, écrivain au talent contrasté, les termes que l’on peut lui attribuer paraissent trop nombreux pour tendre à une quelconque exhaustivité.


Dostoievski est un grand écrivain, c’est indéniable. En se plongeant dans son œuvre, on voit apparaitre progressivement un homme du souterrain, incapable de passer à l’action, perdu par ses convictions paradoxales et incompris par ses contemporains. La Muse de Fedor, c’est justement cette stérilité, cette impossibilité de pouvoir réaliser ses desseins. Ainsi, son œuvre est dichotomique, scindée entre monologues intérieurs confèrant au génie et descriptions évènementielles chiantes la plupart du temps.


Dostoievski est plus un philosophe qu’un écrivain. Son point fort réside dans la description de l’état psychique de ses personnages et des angoisses qu’ils subissent. Comment rester indifférent lorsque que l’on lit le passage sur la peine de mort dans « L’idiot », sur l’accusation de Mitia suspecté d’avoir tué son père dans « Les Frères Karamazov », sur ce petit vieux avec son chien qui méprise tout le monde dans « Humiliés et Offensés », sur le monologue intérieur de Raskolnikov quand il se retrouve rongé par la culpabilité dans « Crime et châtiments »,… ?

En revanche qu’est ce qu’on s’ennuie lorsque l’on découvre pendant des centaines de pages « l’adolescent » en train de subir les affres de ses camarades ! Dostovievski se montre chiant là où un écrivain comme Irvine Welsh se montre brillant, en l’occurrence dans le dialogue spontané et évènementiel. A l’exception de ses « Souvenirs de la Maison des morts », Dosto nous emmerde quand il sort du monologue intérieur.


Enfin, au fil de son œuvre, Dostoievski semble prendre une distance visuelle avec ses personnages. Dans «Crimes et Châtiments » on suit Raskolnikov d’une manière proche, frisant l’intime. On suit ses angoisses mais aussi sa vie de tous les jours, de manière terre à terre. En revanche à partir de « souvenirs de la Maison des Morts » il semble prendre une distance mystique avec ses personnages. Dans les démons, les personnages sont observés dans un ensemble, ils sont indissociables de leur environnement. Comme si la personne même de dostoievski avait pris le pas sur celle de ses personnages. Avec « Les Démons », ce ne sont plus des personnages mais des idées propres à l’Ecrivain. Dostoievski n’est plus sûr de rien et parvient difficilement à imposer un point de vue. Il cherche des solutions, à la manière d’une thérapie, en développant ses paradoxes dans la peau de ses personnages.

mardi 28 juin 2011

Raphael ou le débauché, Michel Deville (1971)



Quand le cinéma s’invite au théatre pour lui apporter toute sa grandeur, quand le théâtre s’invite au cinéma pour calibrer ses acteurs, quand le couple maudit Maurice Ronet / Françoise Fabian nous éblouie par son ambivalence, c’est que l’on est en train de regarder « Raphael ou le débauché ».


Film sur l’incompatibilité entre le désir charnel et l’Amour, fresque chaste à l’érotisme suggèré, destinée fatale d’un couple maudit victime de sentiments lunatiques, « Raphael ou le débauché » se présente comme un jeu de miroir. Tout au long du film on assiste à des changements de luminosité, une alternance de noir et de blanc au milieu de la couleur. La séquence où l’on voit les ombres de Maurice Ronet tournées dans toutes les directions sauf dans celle de Françoise Fabian est culte. Par ce jeu de lumière, Deville dépeint l’ambiguïté des sentiments de Ronet et annonce le dialogue presque facultatif à venir.

Les habits des protagonistes indiquent également dans quel sentiment se trouve chaque personnage. Le blanc est signe de fascination, d’amour et de conquête alors que le noir se prête plus à la débauche et à l’amour subi. L’aspect vestimentaire joue ainsi un grand rôle et Deville, au lieu de mettre à nu ses personnages, les habille des sentiments qu’ils ressentent.


En ce qui concerne le message du film, il reste plus complexe. Raphael est un habitué de la débauche sans vraiment y prendre goût, il se lasse de la vie et appréhende la mort en la défiant. Le titre du film pourrait se terminer par un point d’interrogation. Raphael n’est pas débauché dans l’âme mais son corps et sa perception du corps des femmes s’en est trouvée modifiée. Et là encore Deville joue avec le corps. A l’habit sentimental, il oppose la nudité dévastatrice, celle qui annhile toute conquête émotive. Raphael ne peut donc comprendre la finesse habillée d’Aurore et cela se traduit par une castration sentimentale.

Quant à Aurore, elle subit le chemin inverse. Par amour elle va subir le corps charnel d’hommes inconnus et primaires, pour transformer son habit sentimental en habit charnel aux yeux de Raphael. Son mariage avec un vieux sénile grabataire à la fin du film marque son suicide sentimental et sexuel.

Raphael le débauché meurt physquement et Aurore la Sainte meurt sentimentalement, tout simplement à cause d’une pièce manquante au puzzle humain


Par ce petit bijou, Deville nous fait réfléchir par le ressenti et le suggéré. Il montre de manière mystico-mathématique la difficulté de communication des corps et la faiblesse du langage pour les histoires de mœurs. L’apparence est loin d’être une simple image comme on a l’habitude de la définr, elle revêt un caractère métaphysique qui s’abandonne à une destinée sentimentale complexe.


Enfin ce qui est bizarre c’est que pour un film de mœurs on ne ressente que très peu d’émotion. Bien que le ressenti soit une émotion, on ne change pas d’état moral, on est simplement happé dans une histoire dont nous ne sommes que spectateurs, une émotion acquise mais peu vécue en quelque sorte. Les mœurs par la théorie pourrait-on dire. Peut-être est-ce ce côté classico-romantique du XIXème siècle qui procure cette sensation ? Il n’empêche que « Raphael ou le débauché » frise le chef-d’œuvre.

lundi 27 juin 2011

Zombisounours




Que peut-on trouver de si passionnant chez les zombies pour réussir à avaler des quantités de films aussi plats et ressemblants les uns aux autres. Certes lorsque Georges Romero sort « Zombie, » il créé là un film novateur qui vise à dégoûter et faire peur. Malgré ce côté kitsch, on sourit par moment devant ces êtres humains totalement désarticulés et dénués de toute sensibilité (si ce n'est celle de bouffer ses homologues encore vivants).


Le message politique de Romero est plutôt intéressant, il montre la connerie humaine face au danger, l'émergence de l'égoïsme quand on se retrouve seul avec soi-même, l’impossibilité d'une quelconque solidarité en temps de crise. L'Homme civilisé est bien plus con qu'un morceau de chair putride en lambeaux. Ainsi dans « Zombie », on assiste à l'auto-destruction de l'homme par lui-même, incapable de faire face à la menace de mort-vivants facilement gérable.

Mais de là à se farcir des films zombies à outrance faut pas déconner ! Quand une personne trouve la Musique de Brassens répétitive et redondante, on peut dire qu'on se trouve en présence d'un con qui n'a rien compris à l'Art talentueux du Grand Georges. Mais quand un cinéphile trouve les films de Zombies à chier, il faut lui serrer la main et l'inviter à boire un coup en évoquant le Cinéma Italien et tout ce que le 7ème Art peut présenter de merveilleux.

Bien sûr le cinéma de Zombie a évolué. Dans « 28 jours plus tard » les Zombies courent !!! Ils font encore plus peur !!! "

T'imagines si ça arrivait vraiment?? Tu ferais quoi? Moi je crois que j'irai m'enfermer dans un Centre Commercial pour être à l'abri et avoir de quoi manger!! Chut j'écoute le film!! Putain tu m'as fait raté le passage où il se fait déchiqueté le bras, reviens en arrière!!!"


On sent l'adrénaline monter par moment mais l'on est jamais surpris car on sait à quoi s'attendre. Bien que le cinéma de Zombie soit une parodie par lui-même, cela n'a pas empêché d'en faire des parodies plus abjectes les uns que les autres. Les amateurs riront de grand cœur, se remémorant la scène de Zombies 8, tellement effrayante et drôle à la fois. On sort de la salle et on dit « t'as vu le passage où il lui bouffe la tête, c'était crade, je me suis chié dessus !!! Quel chef-d'oeuvre !!! Vivement la parodie de Zombie 9 !!!


Les films de Zombie relèvent du 7ème nanard : une suite d'images sanguinaires, mal faites et au scénario systématiquement prévisible.


Effroyables plagiats de la saga précédente, les films de Zombies ne vivent que par rapport à un public qui s'obstine à les voir! le panurgisme poussé à son extrême! Un bon film, c'est tout d'abord une ambiance, une émotion ou un divertissement. Mais peut-on parler d'ambiance quand elle se multiplie par elle-même pour donner des petits rejetons en chaîne identiques et inintéressants ? Si le Cinéma horrifique a évolué dans le bon sens avec toute la créativité du style espagnol en particulier ( Guillermo Del toro, Dario Argento,...) le Cinéma des Mort-vivants n'a pas cessé de se mordre la queue, à croire que le sujet est chiant !! Non vous croyez ? Oui. (Notez la Majuscule)


Oui pour les monstres au cinéma ( Le Labyrinthe de Pan, Elephant Man, E.T, Eraserhead) Oui pour des êtres humains désaxés et méconnaissables ( The Holy Mountain, « Les diables » de Ken Russell, l'Exorciste ) Oui pour des robots futuristes qui reflètent une vision pertinente d'un avenir lointain ( Robocop, Star Wars) Oui au cinéma fantastique créatif ( Le seigneur des anneaux, bien que le livre de Tolkien soit cent fois mieux parait-il) Non aux Zombisournours qui ne font plus peur depuis longtemps si ce n'est par le biais de la vieille technique de la surprise périmée depuis la naissance du cinéma. Mort aux Zombies !!!

lundi 13 juin 2011

Alain Zanini, Marc-Edouard Nabe





Nabe manie les mots à merveille mais il parvient surtout à s'immerger complètement dans son récit. En effet, "Alain Zanini" pourrait se définir comme une auto-psychanalyse schizophrène redemptrice. L'Auteur soigne ses maux par les Mots dans un premier temps. Il nous expose sa vie sans pudeur, la seule limite qu'il dresse entre le lecteur et lui c'est la littérature, cet au-delà prosaïque qui créé une distance entre l'auteur et l'écrivain. Il réussit à effacer complètement sa propre personne au profit de son personnage littéraire.

Ce livre immense dont on ne semble jamais sortir reflète le changement d'état d'un cerveau en détresse. Le mystique au service de la didactique, l'exemple personnel au service du manuel théorique, l'autobiographie littéraire au service du Roman Universel. Enfin une des particularités de Nabe c'est également d'être un homme sans racine prédominante. Quand Nabe est en Grèce, il est grec, il s'immerge de toute la Culture de l'endroit où il se trouve, à tel point que ses concitoyens en deviennent étranger pour lui. Il se retrouve étranger en lui-même ou chez lui à l'étranger et c'est une force dont il faut tirer des leçons. A l'instar de ses romans " Le Bonheur" ou " Printemps de Feu", Nabe est chez lui partout, il est le citoyen de l'endroit où il met les pieds. Il écrase le Temps, se transporte dans l'universel et fait revivre des héros antique dans la peau de citoyens lambda contemporains.

Pour Nabe, la littérature ne peut émaner que du récit personnel. Pourquoi s'embêter à chercher une histoire alors que l'on a la sienne devant les yeux. Qui de mieux placé que soi pour décrire sa propre histoire, celle où l'on a des choses à dire si la pudeur ne vient pas chamboulé tout ça?
Et justement, Nabe joue avec cette définition de la Littérature, il alterne entre histoire inventé, histoire vécue et avenir imaginé. Ainsi par moment on pourrait se croire dans le Da Vinci Code et la page d'après dans un Roman de Léon Bloy.

Un roman qui traîne par moment en longueur mais qui reste plus que bon.

lundi 4 avril 2011

La Lecture



Par définition, la lecture réside dans le déchiffrage visuel de signes graphiques traduisant le langage oral. Description barbare dites vous ? Pour faire simple, on peut dire que la lecture est l'observation de mots associés les uns aux autres et rythmés par une ponctuation (en réduisant cet acte à la seule littérature).


Le problème est là, l'objet livre et l'acte de lecture qui s'ensuit paraissent à part dans la typologie artistique. Sans apprentissage, on peut s'émerveiller devant une peinture, être ému par une musique, vibrer devant un film poignant, etc...

Pour lire, il faut savoir lire et donc la lecture nécessite un effort au préalable, quelle que soit la méthode utilisée, effort qui débouche sur un acquis non indispensable à la vie. On ne meurt pas si l'on ne sait pas lire. Ne pas voir, ne pas savoir parler ou être sourd, cela devient plus handicapant qu'être un simple illettré.


La lecture est l'exemple même de l'utilité de la Culture. Elle démontre l'effort obligé qu'il faut fournir pour s'extraire de sa condition animale. L'Homme pense, même sans Culture. Il se sait mortel, est conscient de sa déliquescence inéluctable, surtout sur le plan physique. La Culture c'est ce qui reste quand rien ne va plus, un néant cérébral qui ne cesse de s'enrichir et qui croise avec dédain sa chair en décrépitude.


La lecture, c'est partir à la recherche de soi, devenir de plus en plus exigeant quant au prochain texte que l'on va découvrir, se laisser simplement divertir, stimuler sa curiosité, s'informer.

Mais Lire, c'est aussi les prémices de la communication. Sartre disait dans « Les Mots » 'L'acte de Lire implique celui d'Écrire',ou l'inverse peut-être, va savoir...

Le plus difficile est de tomber sur le bon livre, celui qui créé l'intimité nécessaire pour donner l'envie de réitérer l'expérience. Mais, à l'instar du Cinéma, il faut également trouver sa voie littéraire afin d'orienter ses choix futurs de manière judicieuse et éviter la noyade culturelle.


Lorsque l'on a fait ce constat, que faire pour donner le goût de lire à quelqu'un ?

Lui présenter les livres que l'on aime en racontant ce qu'ils nous ont apporté à tous les niveaux, peut-être lui donner des exemples plus pragmatiques en les plaçant dans la vie de tous les jours. Mais transmettre le goùt de lire reste une chose qui n'est pas aisée. Regarder un film l'est davantage : on peut le regarder à plusieurs, discuter par moment si un passage est un peu long, puis le spectateur présente une passivité plus grande que le lecteur, de l'imagination littéraire on passe à la contemplation cinématographique, de la prose imagée au scénario spectaculaire, de la daube commerciale à la daube commerciale...

Sans évoquer son Utilité, la Lecture doit être appréhendée dès le plus jeune âge afin que l'objet livre fasse partie intégrante du quotidien, comme un outil de plus pour s'évader, comme une échappatoire au cycle animal du 'bouffer, pisser, chier, dormir'.


Enfin Lire c'est aussi le partage et la confrontation avec ses pairs. A travers un livre on s'observe, se construit, s'ennuie, on évoque le 'Moi', notez la majuscule. C'est 'Moi' qui lis, qui vis ou subis le livre, qui m'enrichis. Parfois c'est étrange, une lecture peut devenir jouissive lorsqu'elle se termine, l'Acte de Lecture serait également une jouissance à retardement, un souvenir qui prend matière dans le présent? Discuter d'un livre peut le rendre meilleur, après l'avoir vécu on le porte, on y ajoute son vécu, celui d'avant, du pendant et d'après la lecture. On se pose en critique, nos sentiments et nos opinions viennent gloser le récit. L'imagination, c'est comme les gènes, il n'y en a pas une pareille.


Lire est un acte indispensable à l'animal pour qu'il devienne Homme. Cependant être un lecteur assidu est un luxe culturel qui s'acquiert en accumulant une certaine motivation. Qu'elle soit narcissique ou passionnée, la Lecture apparaîtra finalement avec le temps sous son angle premier : l'épanouissement personnel et le plaisir de se détacher de son quotidien ou tout simplement d'y entrer. C'est un outil dérèglé qui prend un certain temps pour s'ajuster à notre Vie, ne notez pas la Majuscule.

Mais personne ne doit se forcer à lire. L'acte de lecture doit rester un outil lorsqu'il dépasse son côté utilitaire et primaire ( la communication avec autrui). 'La Littérature c'est écrire ce que l'on sait déjà' écrivait Françoise Sagan. Puisqu'il n'y a rien à savoir, autant que ça soit beau, moche, glauque, mais quelque chose de Beau, c'est le rôle de la littérature : amplifier la réalité.

mardi 15 mars 2011

La Petite Lili, Claude Miller (2003)



Avec « La Petite Lili » Claude Miller réalise son « Huit et Demi ». Le film se présente comme une mise en abyme vertigineuse évoquant la nature, le rôle et la création redondante mais hétéroclite du Cinéma. Le réalisateur filme des acteurs qui sont eux-mêmes en train de filmer et parvient ainsi à accroître la dimension réaliste et identitaire des personnages.


Doté d’une construction quasi-parfaite, « La Petite Lili » nous offre un scénario laissant apparaitre une fine observation de la Vie, dans les choix qu’elle nous oblige à faire, reléguant le Destin aux antipodes de la Réalité.


Rechercher le bonheur dans une vie simple et fonder une famille afin de redresser le chemin tortueux et obscur que réserve l’avenir ? Tourner tout en dérision en établissant une distance ficitve mais mentalement existante pour faire barrage à la gravité ? Développer son talent ou son expérience dans une Oeuvre d’Art même si elle n’a aucun lien avec nos sentiments profonds ? Se nourrir de son vécu et de ses blessures pour créer un film et établir un éxutoire à son mal-être ? Autant de questions que Miller illustre par le biais de ses personnages qui ne sont rien d’autres que des modes de vie finalement.


Si le film s’appelle « La Petite Lili », le personnage de julien n’en est pas moins important. Emilie, surnommée « Lili », est le symbole de la pureté au début du film, possède des convictions et affiche une sensibilité accrue, se laisse guider par ses émotions et ses ressentis. L’accession au succès va dénaturer sa personne foncière pour laisser apparaitre un objet charnel que l’on contemple mais que l’on ne ressent plus à travers notre regard de spectateur. Cette décadence va croiser le stoïcisme de Julien qui possède des convictions inébranlables et qui se retrouve perdu et blessé par l’évolution de son entourage. De ces blessures va naître un film, l’histoire de sa vie, joué par des personnes dans leurs propres rôles.


« La Petite Lili » n’est pas comparable à « Huit et Demi » . Là où Fellini observe un réalisateur en manque d’inspiration, Miller filme un futur réalisateur qui la trouve et ponctue sa fiction de plongées volontaires dans le pathos pour accroitre les conflits relationnels au sein de la famille, comme pour annoncer le plan du film de Julien, scène finale du film de Miller.

jeudi 10 février 2011

La Commune, Peter Watkins (2000)


Documentaire, film, débat télévisé, reportage, exercice de style foncièrement subversif, cinéma télévisuel, télévision sur grand écran, Présent en noir et blanc, Passé haut en couleur, acteurs en civil, sans-papiers citoyens, chômeurs ayant droit à la parole, la Commune, la Cause Commune… idées en 3D sur écran plat.


Pendant près de 6 heures, « La Commune » se démarque par son aspect universel, mélangeant les époques, les luttes et les identités des comédiens.

En effet, grâce à un montage intelligent et novateur, Peter Watkins donne une dimension actuelle à l’Histoire de la Commune, fait parler les Hommes en même temps que les comédiens, accole de manière judicieuse des discours joués et des grognes personnelles. Ainsi, tout au long de ce périple sans âge, le spectateur devient un acteur potentiel, un interlocuteur ou un compagnon de route. Sans ressentir la moindre discontinuité, on oscille entre fiction et réalité, c’est dire si la Commune était en avance sur son temps quant aux idées qu’elle véhiculait. Ou peut-être est-ce le cours des choses qui n’évolue que trop lentement ?


Un des points forts de « La Commune » réside dans l'emploi de comédiens non professionnels qui portent un discours plus qu’ils ne jouent. L’Homme/acteur est donc ici le support de l’oppression, une machine usée par un système totalement illogique. Ces comédiens, ils sont black, blanc et beurs, les trois couleurs des communards mais aussi de notre société d’aujourd’hui.


Au fil du film, les discours des Hommes ressemblent de plus en plus aux discours joués et la Commune devient une actualité, une lutte à achever, la plus grande avancée en terme de droits sociaux et d’organisation égalitaire ( interdiction du travail de nuit pour les boulangers, statut de la Femme égal à celui de l’Homme, créations de coopératives pour chaque corps de métier, démocratie directe, entraide intergénérationnelle…).


Enfin , « La Commune » est une critique sévère des médias: Les médias au service du pouvoir ( médias de l’opposition), les médias voyeuristes (qui filment la Révolution parce qu’elle revêt un caractère spectaculaire) ou encore les médias « subversifs » (qui annihilent toute construction en employant un vocabulaire cru et violent mais vide de sens).


« La Commune » est à voir absolument. Pas besoin d’être communiste, anarchiste ou capitaliste pour pouvoir y déceler une richesse incroyable en terme de sentiments humains, de connaissances et d’ouverture d’esprit. La Commune de 1871 est allée au-delà de toute liberté connue. Bien que très courte, elle réfléchissait déjà à la vie en dehors du travail, « à être quelqu’un » plutôt qu’ « à faire quelque chose ». Elle voulait créer une identité individuelle et non professionnelle, désirait aménager du temps pour se construire en réduisant le temps de travail, bref l’opposé de la société de plus en plus matérialiste dans laquelle nous vivons.


La Commune doit être apprise à l’école afin que l’on soit sensiblisé dès le plus jeune âge à la construction de soi, indépendamment de toute optique professionnelle.

vendredi 5 novembre 2010

Des Hommes et des Dieux, Xavier Beauvois (2010)


Délaissant la dimension historique d'un Maghreb menacé par le terrorisme, "Des Hommes et des Dieux" met l'accent sur la philosophie de vie de huits moines cisterciens vivant en quasi-autarcie au milieu de cette terreur ambiante.A travers ce film, Xavier Beauvois dépeint le besoin de sens mais également l'appréhension de la Mort qu'éprouve chaque être humain.

Ayant fait don de leur personne à Dieu, les huits moines se retrouvent cloitrés dans un haut-delà terrestre, travaillent la terre, soignent les habitants voisins du monastère et vivent au rythme des prières. Leurs déplacements sont éphémères et les murs qui les encerclent constituent des limites spirituelles. Pourtant, la menace terroriste vient bouleverser cette vie cadrée et ascétique. Les murs du monastère se transforment petit à petit en limite physique, en protection contre le danger extérieur qui vient déranger une vie coupée volontairement du monde. On ne peut s'empêcher de penser à "La Peste" de Camus, à cette micro-société menacée par un chaos ambiant qui doit remettre en question ses habitudes et ses aspirations.


Faire un choix de vie radical, se donner un but foncier et s'y tenir, telle est la quête perpétuelle que recherchent ces huits moines. Mais le seul choix ne suffit pas à y croire réellement. La menace terroriste vient se poser comme une remise en question de ces choix, interroge la part foncière de chacun des moines. La Communauté et les volontés personnelles se confrontent. L'organisation du monastère est alors poussée à son extrême, les discours et les discussions religieuses deviennent sociétales car l'on y inclu le monde terrestre (doivent-ils partir ou rester malgré les terroristes?).


Après réflexion, c'est l'acceptation de la mort ou du moins la victoire de la vie éternelle et offerte à Dieu qui prend le dessus. La serénité face à la Mort ne s'acquiert que par la découverte d'un objectif et d'une croyance forte, religieuse ou terrestre, telle est la morale de ce film. Dans le plan final, le sang froid des moines marchant vers la mort en est la preuve.


Le dernier repas illustre cette renaissance des moines. Par leurs choix fonciers, ils sont devenus des enfants de Dieu, peu importe leur destin sur Terre, ils ont gagné le Paradis. Maintenant, libre à chacun d'entre nous d'en définir le sens pratique, de le rapporter dans sa propre réalité.


"Des Hommes et des Dieux", à l'instar des films de Bresson, filme l'Homme dans sa grandeur modeste et stoïque. Les acteurs sont porteurs d'un message, ils récitent plus qu'ils ne jouent. La force de ce film réside dans le caractère universel de son message. Nul besoin de croire en quelque chose pour pouvoir en tirer une leçon de vie.

mercredi 4 août 2010

Leçon de doigté


Après six mois de galères, je réussis enfin à trouver ton point G. Du bout des doigts, tout d'abord, avec douceur et dexterité, je te touchais un peu partout, parcourais les 24 heures du manche pour trouver l'itinéraire adéquat. Je compris vite qu'il fallait te caser et non te faire frêtiller s'il l'on voulait que tu jouisses proprement. Ensuite, expérience oblige, je me mis à te travailler avec mon index, tendu et vigoureux. Tu m'offris alors un son complexe que je canalisais plus facilement. En accord avec toi, nous essayâmes plusieurs dildo mineurs en plastiques, plus ou moins épais, selon mes envies du jour. Plus je me rapprochais de ton trou, plus tu montais, on entrait parfois en harmonie quand je t'effleurais avec délicatesse.


Bref, la découverte de ton plaisir créa en moi une dépendance quotidienne et le rouge au bout de mes doigts apparût lorsque je me mis à apprendre tes règles. Durant les brefs instants de blues, je m'arrêtais sur ton corps pour noter de manière insistante la façon dont il fallait poursuivre l'acte.


Aujourd'hui, tu m'as comblé. Dans ma chambre, je continue à te découvrir en silence, me montrant un brin original, regardant sur le net comment tes copines prennent du plaisir. En soirée, je sors le grand jeu, te fais jouir le plus fort possible pour montrer mon assurance auprès des autres, branle ton manche frénétiquement. Les filles s'approchent, aiment notre complicité jusqu'au moment où je me mets à jouir moi aussi, parait que je jouis mal. Pas grave, ta seule compagnie me suffit, quoique qu'une petite partouze c'est bon aussi. Quoi de plus beau que deux guitares qui prennent leurs pieds au bout de doigts subtils et agiles?


Pour te prouver ma fidélité, j'ai fondé une entreprise avec toi, révelatrice de notre osmose torride. Je l'ai nommé "flamme and co". Fini tout ces gadgets en plastiques, je te laboure à l'ongle maintenant, te gratte, te percute à coups de mandales, et le pire c'est que tu en redemandes...

mardi 27 juillet 2010

La Camarde de Darwin ou l'Evolution négative


"Oh non, l'Homme ne descend pas du singe, il descend plutôt du mouton" scandait tout à l'heure ce chanteur talentueux sur ma radio personnelle.


Big Brother: Retour des religions, montée du terrorisme et de l'intégrisme, illéttrisme, misère sociale et intellectuelle, insécurité totale de minuit à 23h59... tous les fléaux remontent à la surface, ça va péter!!! Faites les moutons, obéissez-nous si vous voulez que vos enfants s'en sortent!!!


Petit Frère: Pas de problème. Que dois-je faire?

BB: Travaille, consomme, mange, chie, dors, travaille, consomme, mange, chie, dors. Répète ça de plus en plus vite, tu vas voir c'est rigolo comme tout.

PF: D'accord mais pourquoi entrer dans cette routine?

BB: Apporter ton aide quotidienne favorisera l'évolution de notre espèce. Au départ mon papa montait sur ta maman pour une tranche de bifteck. Maintenant, il le fait toujours mais il y a des règles. On discute un peu plus, on enjolive ce que l'on compte faire pour sa propre conscience, on vérifie que le bifteck ne soit pas périmé et papa peut monter sur maman.

PF: C'est donc ça l'évolution? Si je vous ai bien suivi, il s'agit d'une accumulation de dialogues et de façons de faire avant de pouvoir se comporter légalement comme nos ancêtres poilus.

BB: Officieusement, oui. Mais nous avons élaboré des lois car nous en avons marre de polémiquer à chaque fois qu'un humain ne met pas les formes pour arriver à ses fins animales.

PF: Je comprends mieux maintenant. Il faut donc que j'apprenne à parler utile et que je ne me montre pas trop brusque dans ma manière d'être. Mais j'aurais une question monsieur BB. Quelle est la finalité de l'évolution? Est-ce que le but est d'évoluer ou l'Evolution?

BB: Tout d'abord "évoluer" pour nous c'est apporter un changement, donner du confort, changer la couleur du décor. Tu n'es pas heureux d'avoir un téléphone portable, de pouvoir dénuder n'importe quelle fille sur ton ordinateur portable? Préfèrerais-tu retourner au temps de tes grand-parents, aller chier dans le jardin, mettre 3h à préparer un repas, 2h pour aller à ton boulot, te marier avec ta voisine d'en face parce qu'elle t'es promise?

PF: Non, je ne pourrais laisser mon confort pour rien au monde! Mais je ne comprends pas certains points. Je remarque qu'à l'heure actuelle, tout le monde court partout, voyage en TGV à 230km/h, mange en 3 minutes grâce au four micro-onde, téléphone en marchant. Où est donc passé ce temps libre qui aurait dû logiquement apparaître avec ce gain de temps?

BB: Mais il s'est investit dans les loisirs pardi!! Toi tu ne t'es pas assez baladé dans les grandes surfaces encore!! regarde un peu plus la télévision, l'envie te viendra. Tout est réalisable aujourd'hui, cite moi une chose que la société ne peut pas t'offrir?

PF: Heu... le bonheur, une femme, des gosses, une libre-pensée, un doigt dans ton cul, des cotons-tiges que je te rentre dans les oreilles et que je t'enfonce dans le cerveau, un fil de fer dans ton trou de pine... pas mal de choses en fait.

BB: Ah bon... lol comme on dit chez les jeunes maintenant!!

PF: Maintenant je peux rire de tout, mais je n'ai plus le droit de rien dire, liberté et censure sont les deux mamelles de la France. Les femmes se sont émancipées, elles se rentrent de ces trucs dans les fesses, j'aurais jamais imaginé!! Je peux choisir mon humeur et cacher mon mal être grâce à Internet. Deux petits smileys qui rigolent vaudront toujours plus que les larmes qui coulent sur mon clavier. De même mes dix doigts sur mes touches d'ordinateur me permettent d'acquérir une multitude de connaissances virtuelles qui viennent me rendre encore plus seul. J'en arrive à préférer l'artificiel au réel que je connais de moins en moins, le vulgaire à la finesse qui me semble fade, la solitude conviviale à la confrontation amicale. Est-ce cela le progrès? Ne se résoudre qu'à appréhender autrui par rapport à ce qu'il désire montrer en apparence, en virtuel ou en sournoiserie? Se sentir complexé par les modèles auxquels il faut ressembler pour avoir une vie décente? S'inventer une vie virtuelle pour pallier tous ces manques?

BB: Tu as des pensées bizarres toi! Personne ne t'oblige à te servir de ces opportunités si tu les juges dangereuses et perfides. A quoi aspires-tu? Faire un bras de fer avec le néant, te retrouver sans habillage devant le noyau dur de la vie? Imagines-tu le nombre de dépressifs qu'il y aurait si nous n'aveuglions pas la population?

PF: Les dépressifs sont de plus en plus nombreux! Les offres faites par la société ne répondent plus aux attentes du peuple. Puis le gros problème, ne mentez pas, c'est l'éducation. Faire vivoter une population avec un matériel qui accompagne la vie dans chacun de ses moments, c'est la contrôler, lui éviter certains écarts que le grand vide existentiel et le manque d'éducation pourraient occasionner. Ne trouvez-vous pas aberrant que l'on puisse visualiser gratuitement chaque rue de la planète grâce à gogol map et y aperçevoir des gens qui crèvent de faim? Les courants de pensée se multiplient quotidiennement. Chacun peut trouver sa voie, du moins suivre celle tracée par un autre. Je peux être marginal ou dans le système, tout s'ouvre à moi. Le "Moi", c'est d'ailleurs le nouveau nom de cette société. Les publicités s'adressent à moi, je peux zapper si j'en ai envie, choisir la couleur des mes caleçons, de mes chaussettes, imposer mes opinions de manière brutale sur des forums internet pour décompresser, insulter les gens qui font les mêmes conneries que moi mais pas au même moment... bref je suis le maître de ma vie... à première vue...

BB: Comment comptes-tu vivre dans ce cas-là si tu rejettes tout ce que l'on met à ta disposition?

PF: Comme tout le monde, j'ai besoin de solitude autant que de convivialité, de finesse autant que de vulgarité, mais par rapport à ce que je pense aimer. Partir à la recherche de soi en allant se confronter aux autres, à l'inconnu. Savoir se réévaluer sans cesse car on change très vite. Créer une arborescence culturelle en menant une investigation permanente sur les terrains de récits ou d'évenements qui nous ont rendus satisfaction. Car la véritable définition de la personnalité, c'est le mélange de fragments de personnalités d'autruis que l'on aura capté au cours de notre vie. Il ne faut surtout pas attendre que l'on nous indique ce qu'il est bon d'apprécier ou de faire. Etre curieux, regarder le plus largement possible afin de capter tout ce que l'on est capable d'appréhender. Faire preuve d'égoïsme au départ, penser à soi pour se donner une valeur qui facilitera les relations futures sans pour autant les travestir. Ne pas devenir esclave de son orgueil lorsque le semblant de personnalité pointera son nez. Bref quasiment l'opposé de ce que vous voulez nous infliger.

dimanche 4 juillet 2010

Tony Gatlif ou la métaphore de l'oiseau sans pattes


Réalisateur talentueux et amoureux de la musique nomade, Tony gatlif nous offre dans chacun de ses films un véritable voyage à la rencontre de peuples humainement musicaux. Dans "Gadjo Dilo", son film le plus poignant, il parvient à lier musique et histoire d'un peuple, si bien que musiques, chansons ou danses se posent ici en véritable témoignage. Car la musique, trop souvent perçue comme à côté de l'Etre Humain, n'est en fait qu'un organe intrinsèque à l'homme, indissociable de son histoire et de son caractère, aussi important que la Parole. Et cela Tony Gatlif le montre à merveille, il filme les expressions des personnages lorsqu'ils chantent ou dansent, dans les moments tragiques comme dans les brefs instants de joie et toujours avec curiosité et respect.

Son cinéma met également à la portée de tous une culture trop peu connue du grand public sans tomber dans la simple vulgarité. Plutôt que de faire des concessions dans la nature même de ses films, il met à contribution des acteurs célèbres comme Romain Duris, même si par moment l'acteur paraît fade face aux personnages authentiques de ses films.

A l'instar d'Emir Kusturica, Gatlif filme et fait parler la musique, peut-être avec moins d'humour et plus de réalisme. Documentaire, film musical ou film d'auteur? Difficile d'en définir le style exact. Peu importe au final. Adultes comme enfants se retrouvent unis par une musique qui gomme les différences d'âges, comme un langage commun composé par un vocabulaire naturel et inné.

Mais Tony Gatlif c'est aussi le chantre des nomades et des personnages bousillés par la vie. Dans "Gaspard et Robinson", il dresse le portrait de deux amis complèment détruits intérieurement, sédentaires mais nomades à jamais dans leurs têtes. "Transylvania", "Exils" et surtout "Je suis né d'un cygogne" viennent complèter ce tableau de l'errance. La métaphore de "l'oiseau sans pattes qui se pose pour mourir" évoquée par Wong-Kar-Wai est également valable pour le réalisateur de "Gadjo Dilo".

Au final, les films de Gatlif doivent être appréhendés comme une invitation au voyage et une ouverture sur l'autre dans ce qu'il a de plus foncier. Avec "Latcho Drom", son projet le plus ambitieux, il s'est initié au documentaire artistique, toujours en montrant l'histoire de la musique à travers celle de son peuple.

Les Rapaces, Erich Von stroheim (1924)


Certainement le film muet le plus abouti par son franc-parler et sa morale pessimiste, "Les rapaces" confère au chef-d'oeuvre. D'une durée initiale de plus de 9h, cette grande fresque fût réduite à une durée modique de 2h15. Les raisons de cette violente amputation furent commerciales et l'on peut alors imaginer à quoi auraient pu ressembler ces scènes censurées tant ce qu'il en reste crève l'écran.


Montrant avec cruauté l'étroit rapport entre l'argent et la condition humaine, "Les Rapaces" dérange par sa manière d'apporter son discours sans concession. Dès les premières images, on pense aux Rougon-Macquart, portrait d'hommes simples laissant apparaître ce que les gens civilisés cachent par leur culture ou leur bien-être.


Même si l'on ressent la forte amputation dont a été victime le film, on sent que Von Stroheim a tout misé dans ce film, qu'il s'y est investi comme s'il vivait là un épisode de sa vie. Sa façon de filmer les visages et les corps ravagés de pauvres gens, mais aussi de ceux dont on suit l'histoire tragique, démontre une compréhension profonde de la Nature Humaine. L'incroyable montée en puissance couvrant tout le film amène le spectateur dans des terrains hostiles pour sa propre conscience, pour ce qu'il ne veut pas être tout en sachant qu'il porte les bagages de cette même déchéance.


L'osmose entre le spectateur et le film n'est pourtant pas palpable consciemment, elle se réalise quelques jours après le visonnage. La scène de fin, filmant avec insistance le destin identique et tragique de deux amis devenus pires ennemis, perdus dans la Vallée de la Mort, attachés par des menottes, gisant sur une fortune devenue superflue, peut être placée parmis une des meilleures scènes de l'Histoire du cinéma.


Chef-d'oeuvre incontestable, "Les Rapaces" contient déjà tout ce que l'on aura à dire sur l'Homme, la valeur fictive et superflue de l'Argent en tant que symbole et surtout sur la critique de la cupidité qui prend une valeur des plus fortes au fil du film. Jamais le muet n'aura autant parlé que dans cette grande fresque pittoresque et corrosive.

dimanche 21 mars 2010

Baraka, Ron Fricke (1992)


Que dire lorsque la seule image confère à l'Universel, lorsque le silence se met à parler pour délivrer des messages plus déchirants les uns que les autres, lorsque la simplicité engendre la beauté et l'harmonie? On reste alors muet tant l'on se sent en osmose avec cette succession de séquences à l'esthétique parfaite.

"Baraka" est certainement le documentaire le plus abouti quant à la description de la condition humaine. Décrivant l'Humanité comme un Eternel Recommencement, Ron Fricke construit ce que l'on sait déjà et nous fait ouvrir les yeux grâce à des comparaisons judicieuses peu avouables.
Le Temps est ici une simple donnée qui revêt différents rythmes. Ainsi les paysages luxuriants que l'on est amené à voir sont filmés en accéleré afin de montrer qu'il existe une beauté impérissable, inatteignable par l'Homme mais pourtant indissociable de lui. Il en est de même pour les séquences traitant de nos sociétés modernes. Semblables à ces poussins qui sont embarqués sur des chaînes automatisées et dont l'issue est déjà prédéfinie, nous évoluons selon un rite commercial, troquant nos services contre des besoins superflus. Il en découle un déplacement répétitif et inutile laissant les plus faibles dans une misère absolue et intemporelle. Cependant, lorsque le réalisateur renoue avec notre unité de temps, c'est pour filmer des rituels ancestraux ou des visages de personnes pieuses. L'Homme ne serait-il heureux que dans la croyance et l'innocence? Telle est la problématique que pose "Baraka". A une vie anarchique et illusoire vient s'opposer une vie pieuse et cadrée, dénuée de tout matérialisme.

La destruction est également un des thèmes forts du documentaire. Filmant avec passion les vestiges de civilisations ancestrales, le réalisateur nous fait avouer que le Beau, l'Abouti et le Luxuriant ne sont qu'éphémères, une sorte de transition entre la Grandeur et le retour à l'animalité. L'Humanité prend alors cet aspect cyclique à nos yeux, recherchant à nouveau le Beau, recommençant les mêmes erreurs que le passé, s'évertuant à se mordre la queue.

"Baraka" est un documentaire optimiste car il met en valeur une beauté planètaire qui semble immuable, inatteignable par l'Homme. "Baraka" est un documentaire pessimiste car il montre l'Homme et sa civilisation comme une entité perissable qui renaît sans cesse de ses cendres afin de disparaître à nouveau de la même façon. "Baraka" est une belle leçon de cinéma qui tourne le dos à l'Art explicatif pour bousculer le ressenti du spectateur. Un documentaire incontournable et culte.

jeudi 11 mars 2010

Murakami Ryu ou le pessismiste contrarié


Quelle est la part foncière de l'Homme? Comment se comporte la classe moyenne japonaise lorsqu'elle tente de percer le mystère de la vie? Que devient un homme lorsqu'il est emporté par le tourbillon de ses pulsions? Autant de questions que se pose le marquis de Sade des temps modernes.

Sado-masochisme, influence de la sexualité et déchéance irréversible semblent être les trois thèmes phares de l'auteur. Pourtant Ryu est impudique à outrance, il se met à nu devant le lecteur, lui dévoile ses sentiments, ce qu'il admire chez l'Homme. Toute cette violence ambiante, ce retour à la vie primitive grimé par un matérialisme aveuglant ou encore cette plongée abyssale dans la drogue ne reflètent que les désillusions vécues par l'écrivain. Ryu aime la musique (1969, Ecstasy, Melancholia, Thanatos), les cultures ancestrales ( sa trilogie) et surtout l'âme humaine dans laquelle il y voit une richesse incroyable qui se concrétise par la seule misère sexuelle et morale.

A l'instar de Bukowski, Ryu est un écrivain qu'il faut comprendre pour pouvoir apprécier son oeuvre. Certes, "Les Bébés de la Consigne Automatique", un de ses chefs-d'oeuvres, est captivant dès les premières lignes et l'anonymat nuirait en rien à la qualité du récit. Cependant dès que l'on aborde sa trilogie,"Lignes" ou "parasites", on remarque d'emblée un travail méditatif colossal, une réflexion poussée sur des thèmes primaires. On se demande alors pourquoi l'auteur se donne tant de mal s'il ne fait que vomir son dégoût de l'Humanité à chaque mot. On pense alors à Cioran, mais on oublie vite cette comparaison tant le récit de Ryu s'en détache par la dualité de ses personnages.

Tout le talent de Ryu réside dans sa prose et la construction anarchique de ses récits. Volontairement dérisoires, ses phrases reflètent l'animalité des Hommes qui s'obstinent à se camoufler derrière une vitrine sale qu'ils tentent de conserver en l'état afin de ne pas aperçevoir leur reflet. Pourtant ce qu'ils vivent n'est que l'image qu'ils n'osent regarder en face. L'écrivain, par sa prose, passe donc un coup de chiffon sur le miroir et reconcilie l'image et son sujet. Et c'est parti pour une avalanche de vices les plus abjectes, une recherche de la jouissance absolue par la drogue et le sexe qui met en scène des âmes déchues car lucides de leur sort. La construction désordonnée vient enfoncer le clou et faire émerger une naïveté chez ses personnages. On se sent alors étranger au récit afin de mieux l'observer et on posséde un recul en même temps que la connaissance des évènements. Outre "Les Bébés de la Consigne Automatique" et "1969", les romans de Ryu ne se vivent pas, ils s'observent et remettent en question chaque acte de notre propre vie tant les images extrêmes qu'ils nous infligent nous accompagnent une fois le livre refermé.

Enfin ce qu'il y a de drôle chez Ryu, c'est qu'il nous fait ressentir ce qu'il n'écrit pas. En dehors des évènements qu'il relate, on se pose des questions sur les pages qu'il a laissé blanches. Considéré à tort comme le chantre des générations désabusées, il va bien au-delà d'une simple description et y ajoute un côté mystique qui déclenche l'imcompréhension et donc la réflexion du lecteur.

mercredi 20 janvier 2010

Muriel ou le Temps d’un Retour, Alain Resnais (1963)


Quête d’un Paradis Perdu, recherche de soi à travers un passé que l’on tente en vain d’oublier, interaction entre une multitude d’âmes vides et de chairs dépassées par les évènements, « Muriel ou le Temps d’un Retour » dessine avec brio l’Inquiétude Générale d’un peuple en manque de repères. Tournée en quasi huis clos, cette fiction atypique tente de percer la contradiction entre conscience et inconscience, mensonge involontaire et lucidité aveugle, traumatisme et avenir.

La Guerre est ici le motif concret, l’origine des séparations et des changements de comportement fonciers, l’excuse du « c’était mieux avant ». On survole les acteurs et leur jeu pour mieux les pénétrer par la suite. Construit de manière chaotique, tant sur le plan technique que narratif, le film illustre le sentiment de désarroi général en même temps que l’instabilité d’âmes déchus et périmées. On remplit le vide présent avec le vide passé, on s’invente un bonheur nostalgique espérant le voir enfin apparaître. Mais le poids du passé est trop grand, par l’usure qu’il apporte mais également par la gestion du présent.

Pourtant il est difficile d’expliquer concrètement cette instabilité, tant ces personnages délavés paraissent calmes, intériorisant au plus profond d’eux-mêmes leurs secrets existentiels. Comment reconstruire ce que l’on a perdu si on n’y trouve aucun sens ? La Guerre remet en question le côté linéaire de la Vie, marque une coupure où le temps s’arrête, oblige une deuxième naissance dotée d’une mémoire trompeuse pré utérine.
Malgré quelques images d’archives, la Guerre ne se remarque pas, elle ne se lit pas non plus mais elle se sent. Constamment présente dans la tête des interlocuteurs, elle prend la forme d’une sueur sèche accrochée sans cesse à la peau.

Images saccadées, personnages étouffés par le vide qui comble leur lassitude, essai expérimental sur la déconstruction du temps et de sa linéarité, « Muriel ou le Temps d’un Retour » amène à réfléchir de manière cruelle sur le sens d’une existence, ou du moins sur sa quête. Cette dernière ne serait que le résultat d'une lecture dans le regard d'autrui, une apparence biaisée qu'on adopte en quittant notre regard morne des soirées solitaires.
La réalisation expérimentale permet au film de Resnais de tendre à l’universalité sans marquer une quelconque époque d’un point de vue technique. Enfin il faut saluer la prise de position du réalisateur qui dénonce l’utilisation du mot « événements » pour nommer la Guerre d’Algérie, et ce à peine une année après la fin des hostilités. A voir.

dimanche 10 janvier 2010

Laide Entité Nationale


Je me présente, je m’appelle Jean-Mouloud Abd-El-François, né à Alger La Blanche d’un père Tchétchène et d’une mère Russe. Ce subtil mélange m’a doté d’une peau grise, inqualifiable d’un point de vue racial. S’il fallait un terme précis pour me ficher on pourrait utiliser le néologisme « Malgrébien ». Ma misérable existence ne pouvait pas compter sur l’argent du Beur, encore moins sur l’obole du blanc. Ah la Couleur Blanche!!! J’en ai rêvé pendant longtemps !!! J’en emplissait tout d’abord mes copies doubles durant mes courtes études peu fructueuses, m’en suis vêti des pieds à la casquette grâce au Beau Serge Taquin, en observais la lueur au sommet des furoncles qui illustraient mon visage de petites bulles semblables à des claque-doigts, m’extasiais à son arrivée lorsque j’ai commencé à côtoyer les filles…

Mon quotidien est plutôt redondant, une routine qui évolue continuellement sans pour autant changer de gueule. Passionné tardivement par la littérature officieuse, du moins par celle que l’on découvre après l’Ecole, je passe parfois des après midi entiers à dévorer des livres plus ou moins frivoles. Allongé sur le lit, une capuche sur la tête, un coussin sur le ventre, le livre posé sur celui-ci afin d’éviter le mal aux bras, je suis prêt à arpenter les lignes parfois sinueuses que mes yeux suivent horizontalement (la plupart du temps). Tenez, je vous donne un exemple de ce que je peux lire… Récemment je me suis lancé dans la lecture du « Petit Geek illustré », ouvrage distrayant mais aussi plat qu’une série télévisée, un livre à gueule de bois en somme. Je ne peux m’empêcher de vous en lire un extrait, car ma vie et mon ressenti semble vous intéresser. Voici donc :

« Axel et Peggy (surnommée Peg), deux Geeks illustres, couple souterrain et virtuel, vivent en harmonie. Peu de sources relatent la vie quotidienne de ces acolytes hors norme. Seul un journaliste d’investigation a pu enregistré quelques bribes de dialogue :
- Axel : ACHETER UN MAIL ??? Les gens sont devenus fous !!! Le principe de gratuité d’INTERNET, c’est A VIE !!! HEIN PEG ???
- Peggy : Quoi ??? JE PEGUE ???
- Axel : Non, je m’adressais à toi, c’est RARE !! C’est une chose que je n’aime POINT FAIRE !!!
- Peggy : Tu te moques de moi là !! PD FEU au cul va !!
- Axel : Tu vas voir si je suis un PD !! (Il ouvrit sa braguette, on entendit un petit ZIP !)
- Peggy : Non, POINT COMME ça !!! je préfère qu’on fasse ça par Webcam c’est mieux :(
- Axel : je voulais simplement t’intimider, EST-CE RATE ?? :(
- Peggy : AXEL !! Regarde !! Un journaliste d’investigation !!!
(fin de l’enregistrement) »

Outre mes nombreuses lectures, je sors de chez moi de temps à autre et rencontre de vrais humains que je semble aperçevoir en qualité HD, un peu comme un film dont on détient le lancement du générique de fin. J’aime m’ennivrer légèrement avec eux à l’aide de Wisgeek et de Rom bien tassés. Mais dès qu’arrive l’ivresse, je lave mon corps à l’eau de peur de me dévoiler. Cela empêche rarement la gaule de bois du lendemain et mes réactions changent, je deviens un jambon-Beur, mi-bête mi-homme. Tenez la dernière fois, la tête pleine d’échardes, je rencontre une jeune demoiselle dans la rue : j’ouvre ma bouche pâteuse et lui demande : « Excusez moi mademoiselle, vous auriez l’heure s’il vous plait ?? Vous seriez bien aimable. » Mais la bête en moi ne pu s’empêcher de ponctuer ma requête par un majestueux « Salope !!! ». Je m’acharne alors sur cette gentille fille : « vas-y fais péter ton Shit, j’en suis sûr tu fumes des spliffs toi. Lâches ta deum que je roule quelques sticks, nique la France!! ». Je me mets à faire la cigale en plein hiver « tsst tsst tsst tsst tsst!!! » J’enrage, j’en veux à mon pays entier !!! Puis ma peau redevient grise et je me sens honteux. Je rentre chez moi, allume l’ordinateur, ouvre un bouquin traitant de l’influence de la cour de Louis XIV sur l’évolution de la noblesse de robe, pendant que mon film de cul se charge en streaming…

mercredi 30 décembre 2009

Cuba Feliz, Karim Drdi (2000)


A mi-chemin entre "Buena Vista Social Club" et un film de Tony Gatlif, "Cuba Feliz" suit la vie de Gallo,chanteur de rue, vagabond mélancolique, Messie musical qui nous entraîne à la rencontre des musiciens officieux de Cuba, plus touchants et talentueux les uns que les autres.

Un chapeau, un étui à guitare et un cigare sont les seuls attributs que ce petit être frêle transporte avec lui. Le reste s'appelle le Vécu, l'échange et le partage. On découvre alors le vrai visage de ce petit bout de terre que l'on nomme Cuba, minuscule île à l'Histoire mouvementée, peuplée par une population brassée au possible. A travers la Musique, religion officielle, on ne peut que tomber amoureux de ce peuple qui semble avoir sélectionné ce qu'il y a de mieux. Plus que la musique mexicaine, qui peut sembler assez fade et redondante par moment, le "style cubain" regroupe tous les courants musicaux, s'ouvrant même sur une sorte de rap tribal qui s'organise sous forme de battle. Vieux et jeunes se confrontent et entrent en osmose par le seul biais de la musique. Même si l'on ne comprend pas l'espagnol, il suffit d'observer les expressions des chanteurs et des musiciens pour en déceler les paroles.

Plus qu'un simple documentaire, "Cuba Feliz" est une leçon donnée au monde. De part la modestie de ses habitants, qui se contentent d'un rien du tout pour vivre et en semblent plus qu'heureux. De part la tolérance qu'il y règne où différence d'âge, couleur de peau et sexe ne sont que mieux accolés pour en faire naître un substrat des plus exquis. Enfin de part l'hommage qu'il rend à la musique en donnant la parole (chantée) à de vrais musiciens au coeur gros.

vendredi 25 décembre 2009

L’immoraliste, André Gide (1902)


A travers ce court roman d’une profondeur surprenante, Gide pose les bases de sa vision du Surhomme déjà élaborée par Nietzsche quelques années plus tôt.

Michel est né dans les livres, se nourrit de culture et d’eau fraîche. Eduqué par son père, il se lance dans des analyses très pointues telles que « l’influence de l’Art gothique sur la déformation de la langue latine ». Mais la maladie (tuberculose) puis le mariage avec Marcelline vont le transformer peu à peu.

La maladie lui fait prendre conscience de la valeur d’une vie mais surtout de son côté précaire. Cela fait naître en lui une hypersensibilité, une recherche du vrai soi. De même Marcelline déclenche en lui la naissance de sa « vie physique ». La jouissance ne se trouve plus dans les livres et l’aspect abstrait du passé mais plutôt dans le présent et le sensoriel.

Dès lors, il rejette toute forme de culture abstraite et recherche dans celle-ci la grandeur de ses héros, celle qui peut toujours vivre en chacun de nous. La peur de la Mort qu’a engendré la maladie à créer un traumatisme envers l’Histoire. Cette dernière est le récit lucide de la mortalité humaine, une suite d’épopées, de ruines du présent. Il faut donc puiser dans ce passé ce qui est foncier dans l’humain, ce qui peut être utilisé dans le présent. La culture comme simple enrobage de son être doit être renié, tout comme toute forme de morale. Il faut se retrouver, cultiver sa différence. Comme l’affirme Ménalque, rencontre haute en couleur, lorsque l’on invente on est toujours seul, il faut oublier le passé, « être comme l’oiseau qui s’envole et oublie son ombre ».

Michel devient un être immoral. Sa maladie a été en quelque sorte une expiation de son être raisonné par l’extérieur, une métamorphose, une renaissance. Place à la conquête du noyau dur de son être. On remarque alors qu’il montre un réel intérêt pour les enfants, êtres encore nature et vrais, et notamment en la personne de Moktir qui vole un couteau en douce. Le paysage prend une valeur différente à ses yeux. Il se passionne pour le désert, contrée où toute espérance et carrière humaine échoue. La culture arabe semble merveilleuse tant elle se vit et ne s’apprend pas. Son amour avec Marcelline devient de plus en plus en intense, malgré la maladie croissante de celle-ci.

Travail intense dans un premier temps, l’être immoraliste commence à prendre racine en Michel. L’honnêteté le rebute tant elle est fausse et empreinte de toutes les vertus non inhérentes à l’homme. En somme plus que l’être recherché, c’est sa métamorphose qui lui semble être le plus bénéfique à son moral. Jouir d’une situation quand on sait que ce que l’on rejette présente moins d’attrait et de jouissance, ne peut qu’accroître son propre plaisir.

Au final, « l’immoraliste » est une sorte de fiche synthèse sur la recherche du noyau dur de l’être. Cultiver sa différence, acquérir une liberté existentielle, ne puiser dans la culture que grandeur de l’âme, autant de messages de Gide livre avec une impudeur loin d’être retenue. On réalise rarement que ce livre à presque 110 ans et choque encore quant aux propos libertaires et dénués de toute morale en particulier sur des thèmes comme la pédophilie ou l’homosexualité. Sujets encore tabous aujourd’hui mais décrits de manière lascive par Gide.

lundi 14 décembre 2009

Les Deux Etendards, Lucien Rebatet (1951)


Les Deux Etendards", expression que l'on trouverait du côté d'Ignace de Loyola, fondateur de l'ordre des jésuites, ce sont ces deux courants de "pensée" qui opposent Régis et Michel, amis de longue date.
Régis a la foi, substance chimique que l'on hérite de ses parents ou que l'on acquiert par une concession faite à l'au-delà. "Il suffit d'accepter de croire pour croire" affirme Régis qui désire consacré sa vie à la prêtrise. L'indulgence envers le non-fondé permet d'ouvrir la porte à la religion qui envahit notre être dans tout ce que l'Homme a brassé depuis la nuit des temps...
Michel est artiste, il ne croit qu'en ce qu'il possède et observe. Il est pragmatique et côtoie l'abstrait par son Art, il le créé. Ses discussions avec Régis vont très loin, on semble toucher parfois le fond du problème métaphysique qui réside en chacun de nous, pour retomber de plus belle dans la contradiction et le non-sens le plus niais.
Mais surgit Anne-Marie, vouée elle-aussi à une carrière religieuse. Elle est belle, éveille le stupre et la fornication sentimentale en Michel, l'adoration divine en Régis.Cette sainte trinité va fusionner pour mieux faire ressortir ses divergences. Michel va aimer en cachette dans un premier temps, laissant à leurs idylles les deux amoureux platoniques.
Mais pour Anne-Marie, les deux hommes sont complémentaires, elle éprouve le besoin de partager des moments avec les deux. Michel finira par passer à l'action et devergondera Anne-Marie qui se retrouvera perdu du fait d'une nostalgie envers une foi perdue et regrettée.Entre deux considérations sur la musique, la grande, la belle ( selon l'auteur), on assiste à de profonds débats théologiques et finalement sur la vie, car la foi influence le caractère et les actes de chacun.
Usant d'un style remarquable, Rebatet ennuie parfois tant il creuse sa réflexion et l'étale sur de trop nombreuses pages. Mais quand arrive à nouveau un passage rythmé, l'auteur sait se rattraper et se montre corrosif. On s'émerveille alors d'une comparaison entre Lyon (qu'il exècre) et Paris (qu'il admire), des noms de lieux aux agencements de la ville ainsi qu'aux gens qui les peuplent, Lyon est mis à mal et semble humiliée derrière des mots trop forts. De même le passage où Michel suit une fille dans la rue et tombe dans un lieu sordide où il se fait tabasser. Rebatet sait se montrer cru et sortir de son style classique et Grand.
Malgré sa longueur (plus de 1000 pages) et ses langueurs, "Les Deux Etendards" revêt un caractère unique, celui de concilier un aspect classique avec un langage crûmment populaire, celui de décrire des situations bestiales entre deux réflexions théologico-philosophiques, celui de ne s'occuper uniquement des sentiments intérieurs des personnages sans s'étaler sur les frivolités de l'apparence. Enfin le roman met en avant la part foncière de l'être humain qui semble irréversible, cette vraie foi selon rebatet, qui semble immuable bien que remise sans cesse en question...