dimanche 21 avril 2013

Le Zubial, Alexandre Jardin (1997)



Alexandre Jardin écrit de manière exaltée, sa prose est fraîche, dynamique et joviale. Dans "Le Zubial", il rend hommage à son père, personnage atypique et haut en couleurs.
Un grand-père collabo, un père faussement frivole, un oncle mystérieux,... la famille Jardin est une famille comme on a rarement l'occasion d'en voir. C'est un véritable théâtre au quotidien, les scènes loufoques et extravagantes se multiplient pour donner une biographie colorée qui marque le lecteur tenu en haleine de bout en bout.

Pascal Jardin est un omni-homme, il excelle dans tout et désire avant tout vivre l'instant présent qu'il considère comme l'essence même de la Vie. Ainsi, lors d'une balade en rase campagne, il s'arrête près d'une cabine téléphonique et signe un chèque en blanc qu'il glisse dans le bottin. De retour dans la voiture, il s'exclame : " Vite, profitons de la vie, si quelqu'un trouve ce chèque nous sommes ruinés !"

Il fait envoyer des fleurs quatre fois par jour à une prostituée pendant des mois pour que le concierge la prenne pour une princesse. Il rétrécit les murs du couloir pour que les huissiers ne puissent pas enlever les meubles, il organise des cambriolages mis en scène, comme les grand cambriolages d'antan...

En plus d'une succession d'évènements plus rocambolesques les uns que les autres, "Le Zubial" revêt un caractère psychologique, qui sera approfondi et complété dans un roman ultérieur intitulé " Le Roman des Jardin". Difficile de se construire en tant qu'enfant quand on se trouve confronté au monde adulte dès son plus jeune âge. Difficile d'accepter la Vie lorsque le principal acteur en sort. Tout au long de ce court roman, on ressent un manque cruel de la part de l'auteur et pourtant jamais l'on ne sombre dans le Pathos. La densité des phrases ou plutôt leur intensité vient retranscrire la force qui unissait Alexandre à son père. Un roman qui est difficile à refermer avant sa fin. A lire

Ejaculture ménopausée







Hier, on a volé mon Enfance au coin de la rue. Je l'ai retrouvée deux bières plus tard, un peu cabossée mais joviale. 


Chaque enfance est une naissance posthume, un souvenir qui se vit après l'avoir vécu. Tel un célibataire infidèle, l'enfant n'a pas d'âge et envisage ce qu'il veut sans pour autant le faire.

Pete arpente le chemin de la vie à reculons , tourne le dos à demain pour chercher un avenir passé. Que signifie le temps qui passe ? Pourquoi s'embêter à suivre un chemin tout tracé si à la fin il n'y a plus rien ? Restons ce que nous n'avons jamais été pour faire de soi un inconnu à explorer. La scoliose reste l'indice le plus tordant pour déceler un individu qui a fait le choix de perdre son identité foncière dans le but de trouver celle qu'il n'a pas pu avoir. Son corps prend l'apparence d'un point d'interrogation tout en prenant la forme d'un fœtus issu de l'Embryon Originel. Le Doute et la Vérité ne font plus qu'un pour donner naissance à une existence unique en fin de parcours.


Courir à reculons sur l'escalator de la vie et y croiser les gens normaux qui glissent sur leur non-vie. Dévaler les pentes de la Montagne Magique pour vomir la Vallée insipide et morose . Anéantir l'Homme sûr à grand coup de Surhomme pour mettre à mal ses certitudes. La Vérité est une chose qui s'invente, dans un microcosme suranné aux reflets de chair. Comme Tarkovski, il faut s'obstiner à arroser un arbre mort tous les jours pour nourrir l'inutile et se désillusionner de la fausse beauté de la Vie.


C'est un peu la magie de la Vie que de chercher l'animal grâce à la finesse. Quel est le but de l'Existence, si ce n'est cette recherche d'une clarté empirique, cette quête de l'entité limpide par le morcellement chaotique ?

dimanche 31 mars 2013

de la gerbe en binaire






Et c'est reparti, l'alcoolocation avec mon âme ne se passe pas comme prévu. Recroquevillé comme un fœtus, je pousse des hurlements liquides dans ce puits sans faim depuis bientôt une journée. Demain, il fera nuit. Dès mon réveil, j'irai me coucher pour tenter de récupérer le périssable qui viendra bientôt. La bête humaine que je suis demeure en circuit fermé, et ne peut qu'étaler ses aigreurs dans l'attente d'un assèchement de la source. Est-ce Thomas le responsable ? Peut-être que oui, car tout à l'heure je me souviens qu'il m'ouvrait grand les bras quand j'avais une bouteille à la main. J'ai été trop généreux avec lui, à le combler de cadeaux il me renvoie tout à la gueule, il devient mon ennemi au petit matin. « Vomi tard que jamais » comme il dit.

Un célèbre proverbe dit «  Si tu as un ennemi, ne cherche pas à te venger, assieds toi au bord de la rivière et attends, tu verras son cadavre passer ». Mais comment peut-on régler ce problème quand on est la source de ce propre fleuve ? Je ressemble à ces gargouilles qui ouvrent la gueule toute la journée, un filet d'eau sortant de la bouche en permanence. Mais j'aime la forme que prend ce tsunami lorsque je me mets à sourire, je me sens comme Moïse, ouvrant l'amer rouge d'un simple faciès moqueur.
C'est drôle l'envers du décor. On avale en homme et on vomit en animal.

Mais en même temps plus d'angoisse existentielle en période de dénutrition. Le trop-plein nous préoccupe bien plus que la peur du vide. On rêve d'un néant intérieur, on chasse toute chose qui peut avoir un sens.

Puis par moment ça se calme, et l'on se rend compte que les chiottes ont un visage, un mec plutôt cool avec une casquette géante, ouvrant une gueule pas possible. Je me dis que ce type doit être content de voir des têtes par moment mais le trouve en même temps un peu scato.

J'ai eu le jeu plus gros que le ventre, je démange, j'avale mes déboires, je dors comme la Loire, je crache le feu de mes trente ans, je rends le surplus de sociabilité que j'ai octroyé à moi-même. Artiste en gerbe, je peins l'inachevé tel un grapheur face au mur du dimanche matin. Puis quand j'en ai marre, je me sauve en courant. Il n'y a pas de raison, au collège c'est moi qui courait le plus vite de la classe. La gerbe ça ne doit pas courir très vite étant donné qu'elle se pointe toujours en fin de soirée, voire au petit matin. Mais non rien à faire, j'ai sûrement pas mal perdu depuis...

Au commencement était la gerbe.

mercredi 27 février 2013

The Master, Paul Thomas Anderson (2012)






Freddie, un vétéran, revient en Californie après s’être battu dans le Pacifique. Alcoolique, il distille sa propre gnôle et contient difficilement la violence qu’il a en lui… Quand Freddie rencontre Lancaster Dodd – « le Maître », charismatique meneur d’un mouvement nommé la Cause, il tombe rapidement sous sa coupe... 


Un océan brassé et pétri par les turbines d'un bateau. Le navire passe sous le Golden Gate et part pour New-York. Une micro-société tangue sur ce navire. un duel travesti en thérapie entre un alcoolique et un gourou prend naissance...

Pendant plus de deux heures, nous assisterons à la mise en scène de la thérapie employée par un gourou apparenté à la Scientologie. Mais le problème c'est qu'il ne se passe rien dans cette relation vide, dans cette confrontation réciproque. Paul Thomas Anderson aime les grands films et il les réussit bien souvent. Mais tout bon fan devra avouer que ce dernier film est un soufflet qui retombe dès la première heure. 
Que rechercher de fin et de subtil dans ce film quasi documentaire, dans cette illustration abstraite de l'évolution de deux cerveaux malades ? L'abstraction est tellement présente que l'on ne parvient à pénétrer aucun des personnages. On ne peut que les observer, les voir évoluer et en tirer une conclusion : le sujet devient le maître de son maître déchu, la thérapie ou l'enrôlement a échoué, seule la femme du Maître semble gérer la situation et en sortir renforcée. Mais au final, qu'est-ce que cela nous apporte ? Comment gloser cette psychologie de l'invisible, ce suggéré dû à un manque d'idées, ce gaz comblé par des acteurs sublimes ? Car s'il y a un point fort dans ce film, c'est quand même la prestation de Joaquin Phénix et Philip Seymour Hoffman. L'un pour sa folie, l'autre pour son acharnement et sa volonté de percer et d'exorciser le Mal.

Paul Thomas Anderson nous avait habitué à plus de finesse. Dans "The Master", il semble que la mise en scène ait primé sur la précision du scénario, chose pas forcément efficace pour un film psychologique. A noter que certaines scènes comme la course de moto dans le désert sont cultes et c'est pour ça que l'on regrette de ne pas pouvoir aimer ce film...

mardi 18 décembre 2012

Au-delà des collines, Cristian Mungiu (2012)







Alina revient d'Allemagne pour y emmener Voichita, la seule personne qu'elle ait jamais aimée et qui l'ait jamais aimée. Mais Voichita a rencontré Dieu et en amour, il est bien difficile d'avoir Dieu comme rival.


Dès les premières images on est happé par ce climat glacial, par cette communauté qui vit de manière isolée en quasi autarcie, par ces paysages à la sévérité magnifique, par cette Roumanie affamée mais solidaire et par le talent de Cristian Mungiu...

Alina rentre d'Allemagne, de cet occident au-delà des collines, souillée par une impureté charnelle et spirituelle. Voichita a succombé au charme invisible d'un prénommé Dieu. Qui de la chasteté ou de la chair l'emportera ? « Papa », le prêtre de la communauté, vient ici se poser en arbitre spirituel entre Alina et Voichita. Lorsque Voichita lui fait part de son désir de partir en Allemagne pour ramener Alina à la raison religieuse, « Papa » lui répond que « celui qui s'en va ne revient pas pareil ». Pourtant Voichita est restée et c'est elle qui a changé. Son amour pour Dieu la rend niaise, soumise et réglée. En revanche, Alina est humaine, imprévisible et sanguine. Aux yeux du prêtre, elle est possédée par le Malin, il faut donc l'exorciser...

Il s'ensuit tout une séries de vaines guérisons religieuses. Lorsque Alina a ses crises, les nonnes s'agglutinent autour d'elle pour l'immobiliser, donnant ainsi des images sublimes de désarroi mais également de sincérité. Les nonnes apposent un regard naïf, observateur et à la fois curieux sur Alina. Elle représente le mal, peut les mettre en danger, religieusement parlant, mais elle porte une souillure qui la rend attrayante. "Au-delà des collines" est un peu la fusion entre "Des Hommes et des Dieux" et l'Exorciste". Les influences d'Haneke et de Dreyer se font ressentir mais on sent que l'on peut vite tomber dans le film d'horreur vers le milieu du film. C'est une des réussites du film, de posséder plusieurs ambiance, de changer de style tout en restant classe et linéaire.

Ce qui est fort aussi, et qui donne toute sa dimension au film, c'est le dénouement. On revient à la réalité et on se rend compte qu'Alina a gagné, qu'elle a détourné Voichita de Dieu, que l'Amour a triomphé de la Religion. Mais ce sont aussi ces marques sur le corps d'Alina et cette supposition qu'elle a été maltraitée par la communauté religieuse, qui semble vouloir faire le Bien mais qui est aveuglée par ses convictions religieuses. Alina fait don de sa personne à Dieu pour reconquérir Voichita. Au lieu d'être un échange, comme tout amour normal, cet amour fonctionne comme un vase communicant, l'amour spirituel que donne Alina à Dieu est récupéré en amour terrestre par Voichita. Plus Alina est affaiblie, plus elle se « donne » à Dieu, et plus Voichita sort de sa condition servile de nonne. Alina passe de femme à martyr tandis que Voichita passe de nonne à femme. La déshumanisation d'Alina, qui ne parvient pas à matérialiser le seul amour compatible avec celui de Voichita, fait renaître en cette dernière des sentiments humains et charnels. Mais finalement, à aucun moment Alina ne croit réellement, ce don de soi est une démonstration de son amour pour Voichita, lorsqu'elle regarde Dieu elle y voit Voichita.

Ce film est chiant sur la feuille mais sublime à l'écran. Outre l'histoire d'amour tragique qu'il relate, il dresse un constat assez noir mais certainement lucide sur la Roumaine d'après Ceaucescu, avec sa misère atténuée par la solidarité et utilisée par certains (comme la famille d'accueil d'Alina) et ses enfants maltraités par des coupables impunis (pédophilie). Le rideau de boue qui s'abat sur le fourgon de la police met un terme au film de façon magnifique.

 

dimanche 2 décembre 2012

L'ivresse livresque




Devant moi, deux pupilles en liesse qui ne cessent de dire non de la tête. De cette frénésie, il émane une voix intérieure dont le timbre est indéfinissable. Je me complais à observer ce que je dévoile lorsque l'on m'effeuille. Tantôt malmené, tantôt ignoré, je ne cesse de voir des tronches de con, le plus souvent binoclardes en train de dévorer mon intérieur. A quand une bonne paire de miches ou un mont de Vénus ? Ras-le-bol d'observer des bouches pincées semblables à des culs de poules, des doubles mentons aidés par la position horizontale, des intérieurs de nez d'une richesse nauséabonde, des souffles fétides qui me renvoient une image ennuyeuse. J'aurais aimé naître gros, chapitré et pointu pour ne pas être déçu. Mon Créateur ( connu pour la célèbre phrase : «  Je trouve la Littérature tellement fade que j'ai décidé de l'écrire moi-même ») aurait dû avoir la plume un peu plus lourde de manière à ce que l'on ne puisse plus me soulever du bout des bras. Petit être chétif dans son costume de papier, j'ai toujours été en admiration devant ces encyclopédies et ces dictionnaires qui semblaient savoir tout sur tout. Nos discussions me frustraient tant ils m'écrasaient avec leurs savoirs alors que je racontais tout le temps la même histoire. Même en discothèque c'étaient eux qui faisaient les vigiles :


Encarta 1985 : «  Salut les petits romans, on est tout seul ce soir ? Ce soir c'est entrée libre pour les bandes dessinées et gratuits pour les romans accompagnés de mangas. »

La Petite Fadette : «  S'il vous plait, on est de la littérature de Terroir, on ne connait pas de littérature étrangère, on peut rentrer ? »

L'intégrale de Naruto et de Jodowrosky arrivent devant la boîte.

Universalis : « Entrez Mesdames et Bonne soirée. Ne faites pas attention à ces romans ennuyeux qui radotent.
Boule et Bill : «  Eh, «  La Bête Humaine », tu me montres tes parties textuelles ? Je te montrerai mes desseins ?

Le Petit Robert : «  Pas de ça ici ! Vous vous croyez dans une bibliothèque ou quoi ? »




J'étais en manque de rencontre et sombrais dans une décadence totale. Je me faisais alors prendre par derrière par un Japonais rustaud ( je compris alors la dure vie des annales), mutiler par un égoïste de passage qui me croyait unique, dénuder par une lectrice sensuelle qui découvrit ma couverture, ou encore violer par des yeux endormis qui se fermèrent avant de voir mon dos.

Je me faisais donc gigolo dans une bibliothèque et passais de main en main dans une prose des plus charmeuses, si bien que mon épiderme s'en trouva tout craquelé. Puis le maquereau de la bibliothèque jugea que je commençais à être obsolète et m'attribua un rayon beaucoup moins passant. Malgré un lifting et un massicotage dernier cri, je tombais dans l'oubli et l'abandon. Je jetais l'encre sans le vouloir...

Mais un beau jour, je sentis du mouvement et ma solitude prit fin à la page 157. J'observais mon nouveau voyeur du haut de ma troisième ligne et je vis que j'avais affaire à un passionné. Ses gants caressaient doucement mes pages et ses pupilles me renvoyaient un reflet d'or. Cet amoureux ne me connût pas d'un trait et abaissa ma cravate vers mon adolescence. Je fus placé à côté d'un rejeton de Fedor. Toutes les semaines, je ne voyais plus défiler des mains mais des yeux. On ne me lisait plus mais on m'observait, paraît que j'étais devenu un spécimen. Tous les autres étaient devenus de simples images virtuelles que l'on découvrait timidement du bout du doigt, des livres sans papier qui avaient droit de cité. Mais où était donc passée cette complicité que j'avais connue lorsque j'étais encore subversif et que je circulais de manteau en manteau, avant les mains, puis les yeux, puis les gants ?

Les têtes humaines avaient donc réussi à cloner le livre, d'un simple clic avec leur doigt. Ce doigt qui servait à me découvrir auparavant était désormais une trique à la fertilité immatérielle. La bataille des livres était à nouveau lancée, mais cette fois face à une armée de semblables invisibles et prolifiques. Plus besoin d'avoir la ligne, d'arborer un faciès plaisant ou encore d'être dans un coin fréquenté par des yeux lubriques.

Nous étions devenus des objets encombrants, peu intéressants et voués à disparaître dans des harems géants remplis de retraités.

mercredi 24 octobre 2012

Le Cheval de Turin, Bela Tarr (2011)





Odyssée apocalyptique en huis clos à travers la Condition Humaine, l'Existence et la fin du monde, « Le Cheval de Turin » transpire la redondance de la vie et pose un constat pessimiste sur le devenir de l'Homme.

Pendant 2h30, on suit les gestes répétitifs d'un cocher et de sa fille dans leur ferme. Se lever, s'habiller, aller chercher de l'eau, manger, se déshabiller, dormir,...tel est le schéma de cette survie rituelle et quotidienne.
Le cocher, sorte de mélange entre Jamel Debbouze et le Christ, ne peut pleinement participer aux tâches quotidiennes du fait de son bras invalide. Mais il dirige toujours sa fille d'un ton patriarcal et autoritaire.
Sa fille, frêle et froide, redouble d'efforts pour arriver au but final de la journée : déposer deux pommes de terre dans son assiette et celle de son père. Pour cela, elle lutte contre des vents violents pour aller chercher l'eau du puits, donne à manger au cheval, maintient le feu allumé, habille son père,...



La relation entre le cocher et sa fille est humainement inexistante. De simples regards suffisent à déterminer la volonté de chacun. Par moment la fille émet un « c'est prêt » pour signifier que les deux pommes de terre sont dans l'attente d'être mangées. La fenêtre de la ferme fait ici office de télévision existentielle à travers laquelle on recherche une image concrète, en vain mais sans espoir. Spectateurs de la non-vie, ces deux animaux humains subissent les affres du vide malgré une apparence des plus simples.

Pourtant, de ce néant humain, de cette répétition sans fin, de ce silence insistant, il émane une force, celle de la confrontation avec la Mort. A table, les deux sujets se regardent, lisent dans le regard de l'autre l'incompréhension existentielle. Sans le savoir réellement, ils dépriment, sans se lamenter ils se plaignent de par leur apparence. Cette relation est triste à mourir et pourtant si belle d'un point de vue cinématographique en nous offrant un muet criant de désespérance.

Pour approfondir son regard, Bela Tarr ajoute l'insistance de sa caméra à une Nature hostile et menaçante. L'apparition d'un homme trivial et loquace puis celle de tziganes convoitant l'eau du puits ne ressemblera qu'à des événements oppressants, confirmant ainsi une extrême solitude.



Puis il y a ce cheval, élément clé du film. C'est lui qui ouvre le film d'une démarche majestueuse, en lutte avec le Temps. Son calvaire semble infini et pourtant un beau jour, il refuse de s'alimenter, de sortir. Il incarne la Vie puisque de lui dépendent le cocher et sa fille. Comme dans « Au Hasard Balthazar » de Bresson, ce cheval arbore un visage plus fin et plus subtil que ses maîtres.
Ce cheval, c'est une idée, une voie vers le Surhomme peut-être, puisqu'il est question de Nietszche au début du film. Mais il peut tout aussi bien représenter le suicide de l'Homme, seule dérobade à la vie.

Enfin, dans « Le Cheval de Turin », Bela Tarr joue avec les nuances de son et de lumière. Il opère des plongées vers la réalité, oscillant entre documentaire et fiction. Filmant de grands plans avec une musique magistrale en fond, il laisse petit à petit apparaître les petits bruits du quotidien, pour nous signaler que l'on entre en territoire humain, délaissant le comédien au profit de l'Homme. Les dernières images, d'une obscurité totale, annoncent peut-être la fin du monde, ou peut-être la fin d'un monde...

Le chef-d'oeuvre de Bela Tarr.

samedi 30 juin 2012

Cosmopolis, David Cronenberg (2012)




« Cosmopolis » est un film atypique et désespéré. L'esthétique y est parfaite et l'on est loin des premiers films de Cronenberg avec leurs images délavées et fades. Dans son dernier film, le réalisateur du « Festin Nu » tente d'explorer le monde obscur de la finance.

La plupart du film se déroule dans une limousine blanche insonorisée, cocon matériel et lieu de vie du golden boy Eric Packer. Dans ce palace mobile, il baise, boit, se fait ausculter par un médecin, invite ses amis, discute philosophie... le tout avec un visage placide et stoïque.
Lorsqu'il quitte sa limousine, Eric se retrouve dans des endroits quasi désertiques et très classiques (hôtel, bar-restaurant, terrain de basket, coiffeur,...).

Quelques phrases suffisent pour décrire ce trip halluciné mais réel. En revanche, il faudrait beaucoup plus de temps pour décrire ce qui est montré entre les images. Les dialogues sont omniprésents et ce sont eux qui portent le film. « Le Temps est une denrée qui se raréfie » lance Eric à sa femme, accoudé au comptoir d'un bar. « Nous devons contrôler le futur pour remplir le présent » lance l'espèce de professeure de philosophie. En effet, le Temps est ici au cœur du film. Ça grouille d'informations en temps réel, données par Torval, le garde du corps d'Eric. Le jeune golden boy vit en avance sur le monde et se retourne sur son présent pour observer ce qu'il est. Il y a très peu voire pas du tout d'évocation du passé de la part d'Eric. Ce qu'il faut pour survivre au monde de la finance, c'est vivre perpétuellement dans la transition car l'invention périme à sa naissance.

« Le mot ordinateur n'existe déjà plus » affirme Eric. Le monde entre dans une ère spirituelle, tout les termes changent et le matériel disparaît peu à peu. « Cosmopolis » est une succession de mots mis en image expliquant la fin d'un capitalisme matériel qui a engendré la mis en commun d'un individualisme grandissant. Ce film réussi à créer du neuf à partir de discours ressassés depuis des décennies. Mais le discours n'est pas non plus anti-captialiste car le réalisateur dénonce l'inutilité de certaines luttes consistant à crier au scandale ou à entarter les coupables.

La scène finale est peut-être le point faible du film de par sa longueur. On décroche un peu au bout d'un moment et on est quelque peu déçu sur le moment avant de se dire à nouveau qu'on vient de voir un chef-d 'œuvre en sortant de la salle.
« Cosmopolis » est un film très dense qui nécessite un second visionnage pour avoir toutes les cartes en main et pouvoir comprendre un peu mieux cette magnifique peinture cinématographique.

dimanche 15 avril 2012

La Délicatesse, David Foenkinos (2011)



Le premier quart d'heure du film est difficile à passer. Mais les valeureux spectateurs qui attendront Markus, belge suédois rustre qui porte le film avec finesse, découvriront un film pas si mauvais que ça.


L'image que l'on se fait de la délicatesse est souvent celle d'une attention faite avec finesse, que l'on porte avec des pincettes. Or le personnage de Markus est aux antipodes de cette idée reçue. Costaud, chauve, poilu et primaire dans ses propos, le suédois belge incarne l'antithèse de la délicatesse. Et pourtant, le film va petit à petit faire émerger un côté soigné et limpide chez l’énergumène. De ses paroles concises et directes, il émane une délicatesse cachée qui se dévoile peu à peu. Et finalement, cette délicatesse, que l'on croyait travaillée, trouve sa source dans la simplicité et la limpidité.


François Damiens, alias François l'embrouille, dégage une force qu'il ne semble pas contrôler lui-même. Quant à Audrey Tautou, elle est fidèle à elle-même, douce et délicate.

Une bonne surprise.



lundi 9 avril 2012

La fille sur le Pont, Patrice Leconte (1999)





Dans "La Fille sur le Pont", Patrice Leconte filme la passion à travers l'image du lancer de couteau. La passion c'est ce bonheur intense qui n'existe que dans le présent, qui rend aveugle et écorche. Avec un humour sérieux à la Blier et des dialogues vraiment excellents, Leconte pose une ambiance unique magnifiée par un noir et blanc pur et un jeu de lumière soigné.

Quant à Vanessa Paradis et Daniel Auteuil, ils se montrent plus que convaincants, l'une en nymphe déboussolée, l'autre en lanceur de couteau solitaire et amer.

Un bon film

Les Neiges du Kilimandjaro, Robert Guédiguian (2011)





LE meilleur film français depuis "Les Valseuses". Il n'y a pas de mot pour décrire cette perfection et cette pureté. Puissance émotionnelle, leçon de vie, Humanisme sans hache... A voir, revoir et apprendre par coeur.

samedi 7 avril 2012

Les Méduses, Shira Greffen / Etgar Keret (2007)




« Le Jour de son mariage, Keren se casse la jambe et doit renoncer à sa lune de miel. Une petite fille sortie de la mer change la vie de Batya, jeune femme à la dérive. Joy, une employée de maison en exil, réconcilie une vieille femme sévère et sa fille. »


Construit à la manière de « Short Cuts » ou de « Magnolia », « Les Méduses » fait évoluer parallèlement trois histoires qui s'entrecroisent par moment. Réalisée par le couple Shira Greffen / Etgar Keret, cette partition à quatre mains dépeint un univers tantôt naturaliste, tantôt onirique. Les personnages qui peuplent le film sont seuls et ne semblent pas trouver une place dans le monde qui les entoure.


Doté d'un scénario plutôt autobiographique, "Les méduses" trouve surtout sa qualité dans son esthétique, avec ces images pures et cette réalisation quasi minimaliste.


Même s'il est plutôt plaisant de voir un cinéma israélien relativement doux (sur la forme) qui ne traite pas du fameux conflit, on ressent un certain manque de rythme par moment sans que cela n'entache la qualité du film. L'affiche du film est cependant trompeuse, car elle exprime une dynamique (une femme courant après un enfant) que l'on ne retrouve pas, si ce n'est cette fuite vers un mieux.

"Les Méduses" reste toutefois à découvrir.



jeudi 5 avril 2012

Bellflower, Evan Glodell (2012)




Premier film prometteur d'Evan Glodell, "Bellflower" est un film à séquences, alternant douceur et violence, plans travaillés et scènes brutes, bestialité et émotion.

Tout au long du film, on suit deux amis perdus dans la vie, sans réel but, si ce n'est la confection d'une voiture apocalyptique. Puis une fille arrive dans la vie d'un des deux, et là tout bascule.

Comme un subtil mélange entre "Gran Torino" et " Boulevard de la Mort", "Bellflower" est un film unique et curieux. D'abord par sa réalisation, anarchique et imprévisible. Impossible de définir un vrai style tant les plans diffèrent les uns des autres. Certaines scènes sont volontairement gâchées, floues, comme un intermède laissant place à l'amateurisme, comme une volonté de décrire le côté dérisoire et désespéré de ces jeunes, comme une façon de mettre l'accent sur certains points.
Ensuite, il y a Evan Glodell, le réalisateur qui fait aussi l'acteur dans son film. Avec son physique à la Tom Cruise, le talent et la barbe en plus, il incarne plutôt bien ce jeune homme perdu tombant dans le piège de l'Amour.
Enfin, il y a les dix dernière minutes, où tout devient sérieux, où l'on réalise que toutes les maladresses antérieures ne sont finalement que des fautes voulues. Il s'y instaure une atmosphère pesante et oppressante. flash back, imagination, réalité, présent, futur, tout se mélange pour donner une sorte de feu d'artifice sobre, porté par une bande son monocorde.

Difficile de dire si "Bellflower" est un bon film. Evan Glodell joue avec sa caméra à l'épaule mais aussi avec le spectateur. On a l'impression qu'il se cherche, expérimente des techniques mais par moment il devient sérieux et cela devient vraiment très bon.

mardi 3 avril 2012

Panique à Needle Park, Jerry Schatzberg (1971)



Dans "Panique à Needle Park", Schatzberg se concentre sur un couple d'héroïnomanes, Helen et Bobby, éperdument amoureux l'un de l'autre. L'amour qui porte ce couple est ici le seul élément auquel on peut se rattacher. Les deux acolytes sont comme isolés, ne sont pas touchés par le temps qui passe, sauf quand il faut se procurer une nouvelle dose. Le film n'est porté pas aucune bande-son et revêt un aspect documentaire très poussé ( les scènes de piqûre sont très longues, en gros plan et quasiment insoutenables). Seuls les bruits agressifs ( Marteau-piqueur, circulation, klaxon,...) de la ville de New-York viennent apporter un fond sonore.

Un des points forts de ce film, c'est Al Pacino. Incarnant un jeune drogué un peu fou, il ne cesse de se déplacer de manière tonique et contraste avec la lenteur et la douceur de sa dulcinée Helen. Les scènes entre les deux acolytes sont par moment d'une très grande force et gardent toujours un côté un peu flou.

Apparemment " Panique à Needle Park" fût l'un des premiers films sur les dégâts la drogue, sur ces générations de hippies désespérés, sans grand espoir d'avenir. Il n'en reste pas moins un film à découvrir, pour son ambiance simplement glauque et pour le duo Bobby / Helen.


lundi 2 avril 2012

Il était une fois en Anatolie, Nuri Bilge Ceylan (2011)




Doté d'une esthétique quasi parfaite, « Il était une Fois en Anatolie » filme des paysages grandioses sur lesquels évoluent des âmes perdues, seules et isolées. La Nature, omniprésente dans la première partie du film, est tellement limpide que l'on se demande si le réalisateur n'a pas retravaillé ses plans avec l'aide d'un ordinateur( peut-être est-ce le cas?).


Mais ce qui est intéressant dans « Il était une Fois en Anatolie », c'est la simplicité trompeuse de ses personnages. L'intrigue policière, la recherche du cadavre, les dialogues... bref tout ce qui a trait à l'histoire n'est que secondaire et semble remplacer une bande son inexistante. Pourtant, ces dialogues sont primordiaux, car ils apportent une dimension absurde encore plus forte. Ceylan insiste beaucoup sur le regard et les émotions faciales de ses personnages, qu'il considère comme faisant partie intégrante du langage, cinématographiquement parlant. Dans son dernier film, le réalisateur magnifie le silence déraisonné du monde face à l'appel de l'Homme, l'interrogation interne des personnages est omniprésente, tout comme la peur.


L'humour est également inhérent au film et vient apporter un côté plus terre à terre à cette atmosphère en apesanteur. Sans forcément être récréatif, ce côté burlesque vient casser cette finesse aiguë imposée par la mise en scène, comme une sorte de transition humaine entre deux bouts d'éternité.


Globalement, « Il était une Fois en Anatolie » opère une lente plongée vers l'intérieur de l'Etre Humain. Au départ, la Nature s'impose par sa taille face à des hommes filmés souvent de loin et sur un pied d'égalité. Le procureur, un des personnages-clé du film avec le docteur, est très en retrait. On a du mal à déceler une forme de hiérarchie et seul le présumé coupable, malgré sa corpulence frêle et son apparence vulnérable, semble donner un sens à cette quête obscure et absurde. Puis la caméra se rapproche, l'histoire n'avance pas avec le Temps mais plutôt avec l'Espace. Au fur et à mesure que l'on se rapproche des deux personnages principaux, on semble pénétrer un peu plus ces intérieurs humains, tout en restant bloqués dans un questionnement prolifique sans fin, abstrait et empirique.


Ce qui est curieux dans le dernier film de Ceylan, c'est l'absence de femmes ou du moins leur présence au second plan. L'Anatolie filmée par le réalisateur ressemble un peu à la Grèce filmée par Angelopoulos, la terre remplaçant la mer. On y retrouve ces âmes perdues, qui ne semblent pas être à leur place, errant sans but, ne s'activant que pour les missions qu'on leur confient. Dans cette contrée désertique, on y ressent de l'ennui, du vide et très peu d'humanité. Les rapports entre les personnages sont froids et obscurs. Chaque visage manifeste une forme d'interrogation sur lui-même.


« Il était une Fois en Anatolie » est une fresque grandiose tantôt ennuyeuse, tantôt captivante. Ceylan filme de manière minimaliste des êtres humains en mouvement dans une Nature écrasante. Puis il filme un vide existentiel peuplé d'incertitudes plus ou moins concrètes, toujours de manière simple et naturelle. Et dans cette simplicité, la question « qu'est-ce qu'on fout là ?" trouve un peu plus de consistance... ou pas. A voir absolument!

dimanche 1 avril 2012

2h37, Murali K Thalluri, (2006)






Dans "2h37", on suit avec amertume quelques tranches de vie adolescentes imbriquées les unes dans les autres. Affirmation de soi, solitude, secrets inavouables, mensonges, préparation de l'avenir, primauté de l'apparence... tout est abordé dans "2h37" sous la forme d'un exercice de style. On pense d'abord à "Elephant", tant cette caméra interroge plus qu'elle n'informe. Mais Larry Clarke n'est pas très loin non plus quand Thalluri dépeint la cruauté de cet âge ingrat.

Si "Elephant" peut paraître ennuyeux, "2h37" se montre vivifiant et plus intimiste. Les quelques adolescents que l'on suit tout au long du film se confient à nous sous la forme d'interviews. Les différentes séquences du film sont montrées à travers le regard de chaque ado. De ces êtres fragiles en passe de devenir des adultes déterminés, il émane une extrême solitude, encore plus flagrante au milieu de cette foule de collégiens grouillante et anarchique.


Thalluri réalise ce film à l'âge de 22 ans, pour tenter d'oublier ou de comprendre le suicide d'une amie à lui. D'un point de vue technique, la réalisation est très intéressante car elle oscille habilement entre documentaire et fiction. On pourra certes reprocher un côté caricatural avec des problèmes clichés qui touchent les adolescents et des situations peu vraisemblables. Mais sans forcément pouvoir l'expliquer, "2h37" possède quelque chose, plus qu'une atmosphère, une sorte de blessure et de frustration qui se ressent jusqu'au moindre détail.

Romper Stomper, Geoffrey Wright (1992)





A mi-chemin entre "Orange Mécanique" et "American History X", "Romper Stomper" est un film bête et méchant, brutal et vide, simpliste et sans scénario. Bien que la première demi-heure soit plutôt réussie ( découverte des personnages, bastons dans un tunnel en clin-d'oeil à "Orange Mécanique", séquences filmées caméra à l'épaule,...), le film se montre ennuyeux quand il se met à conter une histoire d'amour niaise.

Quant aux acteurs, ils ne sont pas mauvais du tout, notamment Daniel Pollock ( qui s'est suicidé quelques temps avant la sortie du film) et Russell Crowe, assez convaincant en chef de bande néo-nazi.

Le film vaut quand même le coup d'oeil, ne serait-ce pour son début rythmé et réaliste.


mercredi 21 mars 2012

Sin Nombre, Cary Fukunaga (2009)



« Sin Nombre » fait partie de ces films chocs sur la violence des gangs. Comme dans « Gomorra », « la Cité de Dieu » ou « l'Âme des Guerriers », on y retrouve un excès de réalisme qui nous transporte dans un univers morbide et instable. La violence y est omniprésente, tout autant que le suspense. Dans « Sin Nombre », on suit avec impuissance cette course vers l'Eldorado, cherchant une lueur d'espoir ou une quelconque trace d'humanité. Et c'est là que l'on remarque tout le talent du réalisateur. A l'intérieur d'un univers délabré et glauque, Cary Fukunaga réussit à construire une histoire et insuffle de la vie à ses personnages.


Fukunaga s'est grandement investi dans ce film en allant vivre le quotidien de ces migrants tentant de rejoindre les États-Unis. « Sin Nombre » prend parfois l'allure d'un documentaire, laissant la parole aux habitants du film. Accompagné par une musique tantôt porteuse d'espoir, tantôt triste à mourir, le film revêt un caractère immersif, même s'il est difficile de garder les yeux ouverts devant certaines scènes insoutenables.

vendredi 9 mars 2012

Hors Satan, Bruno Dumont (2011)


Le Cinéma de Bruno Dumont est un Cinéma minimaliste, sans code ni morale. L'Homme fait partie intégrante de la Nature, il faut donc l'y inclure tel quel, sans comédie humaine. Recherche existentielle, expérience sensitive ou encore cinéma expérimental, les films de Dumont c'est du tout ou rien. Soit on s'immerge soit on s'ennuie.


« Hors Satan » est certainement le film le plus accessible de Bruno Dumont. Tout d'abord par sa photographie, filmant des paysages d'une beauté quasi irréelle. Le personnage principal, dont on ignore tout sauf la plastique, semble transcendé par cette Nature qui lui offre une exaltation simple et originelle. Ensuite, le film est très immersif, l'absence de bande-son au profit de la douce musique éolienne donne l'impression d'assister à un documentaire mystique sur le noyau dur de l'Etre Humain. Cette réalisation minimaliste nous permet d'observer les acteurs qui redeviennent eux-mêmes. Dumont interroge ses acteurs à travers sa caméra, les place dans des scènes bestiales pour donner une définition naturelle de l'Humanité. Enfin, « Hors Satan » semble avoir un scénario offrant une mission terrienne à son personnage principal.


Ce qu'il y a de flagrant dans le dernier film de Dumont, c'est l'absence de féminité. A part la routarde que le personnage principal rencontre, on ne peut faire de différence entre un homme et une femme si l'on est pas au courant de la chose auparavant. Si bien que le sexe est ici très peu présent physiquement et revêt un caractère fusionnel et mystique.


Bref, il est difficile de décrire un film de Dumont, celui là en particulier, bien que plus accessible. A l'instar de Cormac Mccarthy, le réalisateur accorde une part importante à la Nature et filme l'Homme tel qu'il a été il y a très longtemps. Un peu à la manière d'un ethnologue, Dumont porte un regard simple et profond sur les âmes perdues qui peuplent ses films. Dans « Hors Satan », il semble faire la part belle à l'invisible afin de stimuler notre ressenti.

jeudi 8 mars 2012

L'Ordre et la Morale, Mathieu Kassovitz (2011)



Dans son dernier film, Mathieu Kassovitz revient sur la prise d'otages de gendarmes par des indépendantistes canaques sur l'île d'Ouvéa, en Nouvelle-Calédonie, et sur la libération tumultueuse de ceux-ci. S'appuyant sur le livre du capitaine Legorjus, le réalisateur signe un film politique autant que psychologique.


Tout au long de son film, Mathieu Kassovitz incarne le rôle du capitaine Legorjus, traître malgré lui. C'est d'ailleurs ce personnage qui constitue le cœur du film. C'est à travers lui que l'on va prendre conscience du décalage entre la réalité du terrain et les décisions prises via Paris (en période d'élections présidentielles, ce qui n'arrange rien).

Legorjus semble scindé en deux entre l'ordre qu'on lui donne et sa morale qui lui dicte le contraire. Dans cet homme, il a le Capitaine, qui exécute son travail et obéit aux ordres. Mais il y a aussi l'être humain qui possède une morale inapplicable à la situation absurde dans laquelle il se trouve. D'ailleurs, tout au long du film, Kassovitz ne cesse de finir ses conversations avec ses supérieurs par un « Oui mon général » obligé.


L'Ordre et la Morale » est un film totalement immersif. La bande son est lourde, grave et créé une atmosphère pesante au possible. Les nombreux arrêts sur image et ralentis qui ponctuent le film apportent une proximité encore plus grande entre le spectateur et le film. On se retrouve littéralement happé par cette « guerre » au destin inéluctable. Le suspense y est très présent, surtout quand on ne connaît pas cette histoire tragique et absurde.

L'ïle d'Ouvéa est présentée comme un petit Vietnam, la végétation est dense, les otages quasiment impossible à trouver. Les armes utilisés par les ravisseurs sont ancestrales ( fusils à un coup) comparées à celles des forces de l'ordre. Les clins-d'oeil à Apocalypse Now sont presque visibles. Durant ces 2h10, on suit aux premières loges cette vaste opération cruelle.


Sans mauvais jeu de mot, ce film fout la haine. On en ressort écœuré. Kassovitz filme des indépendantistes Kanaks civilisés et réfléchis, à l'opposé de l'image que s'en font les autorités depuis le continent.

« L'Ordre et la Morale » est le fruit de 8 années de travail. Sa réalisation est soignée, tout comme le message qu'il véhicule. Pourquoi a-t-il reçu un si mauvais accueil chez les médias comme chez le public. On lui reproche un côté caricatural et salissant pour la France. Mais finalement, le film ne porte-t-il pas sur le destin d'un homme qui se retrouve perdu et isolé dans un marasme ambiant et inéluctable ? Les films à polémique ne plaisent pas, car ils obligent à parler du sujet dont ils traitent.


Il est clair que Kassovitz prend parti en tant que réalisateur, mais en tant qu'acteur il endosse le rôle du traître, pour mieux servir sa cause de réalisateur. Tout la finesse du film réside dans le personnage incarné par Kassovitz et non pas sur la prise de position du réalisateur