samedi 28 mars 2009

La journée de la Jupe, Jean-Paul Lilienfeld (2009)


Dans un collège de banlieue sensible, une enseignante désespérée tente de rétablir l’ordre dans sa classe par une méthode des plus convaincantes.
Petit film à la française, modeste, cruel mais pourtant tellement vrai, « La Journée de la Jupe » dérange par la lucidité de son constat. Tourné dans un quasi Huis Clos, la proximité entre enseignants et élèves, disparue depuis longtemps, est ici rétablie le temps d'une fiction.

L’enseignante (Isabelle Adjani) mets à nu un à un les élèves, profitant du pouvoir que lui offre la tenue d’un flingue. Sexualité, religion, racisme, réussite, autant de sujets banals qui sont abordés de la manière la plus originale. En plus de soulever les éternels problèmes de l’enseignement en zone sensible, le film se concentre en particulier sur la dignité de la femme. En effet, contrairement à leurs homologues masculins, les femmes sont montrées comme des battantes, refusant de se soumettre à l’animalité dans laquelle sont plongés les élèves.

Mais le film sort du cadre scolaire pour empiéter sur le politique en montrant le faux discours des autorités en place. L’image prédomine sur une quelconque volonté d’action et plutôt que d’agir foncièrement on tente d’étouffer le problème médiatiquement. Le principal du collège, incarné par Jacky Berroyer, présente son établissement comme un centre de gestion plus qu’un organe éducatif.

En somme, « La Journée de la Jupe » est un film des plus réalistes et plus qu’utile par les temps qui courent. A défaut de convaincre, il tente d’éclairer le regard de chacun sur les problèmes grandissants de l’éducation en banlieue et plus généralement sur l’éthique malsaine d’un Homme sans éducation. Woody Allen disait une phrase qui illustre bien ce film : « L’Education coûte cher ? Essayez sans »

mardi 24 mars 2009

Au-dessous du Volcan, John Huston (1984)


Exégèse du roman éponyme de Malcolm Lowry, « Au-dessous du Volcan » est incontestablement la meilleure adaptation cinématographique que je connaisse. Là où le roman apparaît complexe, déroutant, mystérieux et finalement ennuyeux, le film réussit à trouver un juste milieu entre accessibilité et fidélité sans sombrer dans la moindre vulgarisation.

Servi par un jeu d’acteur époustouflant, en particulier celui qui incarne le rôle exigeant du Consul, ce chef-d’œuvre revêt une légèreté trompeuse reléguant le Pathos au second degré afin de mieux l’amplifier. La pauvreté ambiante du Mexique, un réalisme proche de l’onirisme ainsi qu’un désespoir omniprésent, fondent quelque peu l’extrême souffrance du couple Geoffrey/ Yvonne dans le décor, à première vue. Pourtant, dès les retrouvailles des deux acolytes, on sent une démarcation, une souffrance extrême qui transcende tous les maux de la Terre. Séparés à jamais, les deux coeurs perdus sont filmés de manière intimiste par Huston d'où émane l’impossibilité d’une quelconque fusion, seule manière de faire rejaillir le feu du volcan à jamais éteint. Tout au long de ces deux heures, on assistera à des élans amoureux stériles subissant une désillusion de plus en plus tenace.

Contrairement au livre, Huston se focalise principalement sur le Consul et efface partiellement l’importance d’Yvonne, en tant que personnage. Rongé par la culpabilité, de plus en plus anéanti par son Amour qu’il regarde s’éloigner sans aucun espoir d’avenir, le Consul ne fait plus corps qu’avec sa bouteille afin « de retrouver un équilibre ». L’alcool le rend sobre, plutôt qu’une boisson, il s’agit là d’une nourriture, qu’il ingère de manière gloutonne et sans limites, ce qui est d’ailleurs magnifiquement filmé par Huston. Mais le Consul, c’est aussi cet être qui ne retrouvera plus jamais aucune réjouissance dans la vie. Nombreux sont les exemples, désespérément imagés, montrant qu’il n’existe plus, qu’il n’est plus qu’un spectre de lui-même.

Sans espoir, dénué de tout forme de fierté, mort avant de mourir, le Consul, à défaut d’avoir ravivé le feu de son volcan, meurt sous les coups de feu d’un pistolet, dans l’endroit le plus abject, après avoir voulu changer d’identité, comme si l’on pouvait échapper à son triste sort. Après « Gran Torino », certainement le meilleur film de l’histoire du cinéma…

lundi 23 mars 2009

L'antidote


L'arme du gangster fait valser la plume du rappeur. Le texte du rappeur fait rouler le jeune de banlieue dans sa BM, la vitre baissée, le coude à l'air. Le jeune de banlieue fait rêver le Hippie en lui vendant du mauvais shit. Le rasta albinos fait vivre le chanteur engagé dans le politquement correct, en lui offrant le fric de ses parents. Tryo, par ses textes ahurissants, offre une liberté encore plus grande à la maison de disque, productrice de flatulence... le gangster et le patron de la maison de disque trinquent à la santé du monde.


Effrayé par l'absence de sens, rongé par l'ennui, l'oisif finit par embrasser une carrière afin de reconquérir ce qu'il a perdu, son temps libre et sa liberté. En quête de normalité, il prend part aux combats éternels en se mentant sur l'inutilité de ses actions. Parce que les valeurs sociales tardent à venir, il fait porter le chapeau aux fainéants, et se satisfait quand ils se retrouvent dans la merde, comme s'il commençait à exister.


S'armer contre la solitude, ne dépendre que de soi-même et finalement ne pas y arriver, tel est la déception de l'Homme. Vomir ce que l'on était parce qu'on ne peut plus le redevenir, telle est sa manière de se rassurer.

samedi 21 mars 2009

Monde de Gloire, Roy Andersson (1991)



Paysages délavés, ambiance grisonnante et personnages déshumanisés, "Monde de Gloire" dérange, déprime et amène le spectateur à observer sa misérable existence.

Durant quinze minutes, on se retrouve en compagnie d'un courtier qui nous conte sa vie d'une platitude criante et d'une redondance à la limite du supportable. Aucun signe de vie, aucun mouvement et surtout aucune expression humaine que l'on cherche en vain tout au long de ce court-métrage. Et pourtant, le réalisateur décrit un univers quasi-identique au notre en y ajoutant une teinte plus morose et lucide.

De ce vide existentiel ambiant émane une multitude de messages plus dérangeants les uns que les autres. Une vie qui perd toute valeur lorsque l'on s'éloigne des personnes qui nous entourent, un confort acquis au prix fort et rimant avec ennui, mais surtout une situation déplorable qui parait immuable du fait de la bêtise humaine et par besoin de stabilité.

Nihiliste, minimaliste mais en somme efficace, "Monde de Gloire" bouscule toute convention sociale et stimulerait l'esprit le plus primaire en lui faisant rejeter toute situation stable.

Finalement le talent de Roy Andersson se trouve dans sa manière de filmer l'homme dans son plus simple apparat, dans ce qu'il est et que l'on n'ose regarder ou dans ce que l'on voit et que l'on ignore consciemment. L'art de décrire un monde sans art, construire avec du vide, faire passer des idées par l'intuition, autant de messages que ce talentueux réalisateur réussit à transmettre avec succès tout en restant étonnamment modeste.

P.S: Pour ceux que ça intéresse, le court-métrage peut être visionné en ligne à l'adresse suivante: http://just4shortmovies.blogspot.com/.

lundi 16 mars 2009

Les Plages d’Agnès, Agnès Varda (2009)


Portrait de spectres pleins de vie, autobiographie aux allures testamentaires, documentaire on ne peut plus ludique, « Les Plages d’Agnès » établit un lien direct entre fiction et réalité. La réalisatrice de "Cléo de 5 à 7" filme ce qu’il y a derrière sa caméra et pose un univers débordant de poésie nostalgique et visionnaire. Usant de son Art, si modeste et pourtant si imagé, elle nous dévoile ses combats, sa vision unique d’un monde plein de richesses cachées et surtout « se souvient de sa vie ».

Tout a une fin et pourtant tout est éternel chez Agnès, ses souvenirs viennent peupler son présent pour rejaillir comme des idées neuves. La jeune mamie de 80 ans habille ses décors pour se mettre à nue avec une pudeur et une sensibilité des plus intenses. S’entourant d’enfants, de figurants, de miroirs, de photographies, offrant généreusement quelques extraits de ses films, elle se refait une petite jeunesse en revivant son passé et montre toute l’utilité de l’Art, indispensable au bien-être de chacun.

Semblable à une fresque qui se replie sur elle-même, « Les Plages d’Agnès » clôt une époque, celle d’un cinéma cohérent et humain, proche du spectateur que l’on respecte autant que l’acteur. Loin d’être paradoxale, Agnès Varda est complémentaire. Vivant avec son temps, elle sait trouver une place à toute valeur que l’on jugerait dépassée voire démodée. Aimée de tous, des jeunes comme des vieux, on ne désire qu’une seule chose en sortant de la salle : visionner à nouveau tout ces films magnifiques et uniques.

mercredi 11 mars 2009

Voyage dans le corps de la Terre


Aujourd'hui M. est morte. Je contemple la pièce sans elle, peuplée d'objets mutilés, ravivant des souvenirs périmés et douloureux. Il y a ce fauteuil, sur lequel quelques-uns de ses cheveux orphelins ondulent encore dans le courant d'air glacial et silencieux, semblables à des vers à qui l'on a arraché une partie du corps. Ces habits, soigneusement rangés dans le placard, n'habilleront plus que son odeur qui a préféré prolonger son séjour ici-bas. Puis il y a cette organisation rappelant toutes ces scènes de la vie quotidienne, déjà si lointaines mais de plus en plus blessantes. Bizarrement, des petits détails que l’on aurait balayé d’un geste neutre et indifférent prennent désormais une importance primordiale, comme ce morceau de pâte crue qui espérait cuire sur le carrelage.

Depuis le temps a passé et je me retrouve seul avec cette issue tragique qui semble ne concerner que moi. La mort est venue s’immiscer dans ma vie déjà remplie par une solitude des plus intenses. Tous ces petits gestes quotidiens que je partageais avec M. avaient réussi à m’aveugler sur la tragédie commune propre aux Hommes. Un peu de lecture, quelques tâches ménagères puis le petit film du soir qui donnait souvent lieu à de grandes discussions entre nous, maquillaient ma pauvre existence en un rituel utilitaire et rationnel. Il y avait également cette différence d’âge, rassurante quand on est le plus jeune. On ne voit pas la mort en face lorsque l’on vit avec des personnes paraissant plus proches de cette issue.

A quand le moment où mon corps peuplé de rivières pourpres et vivifiantes se transformera en un lac de sang inerte recouvert par une peau putride et puante ? Pourquoi ce drame me hante-il au quotidien ? A quoi ressemblerai-je lorsque je serai mort, où passeront ces 21 grammes soit disant éternels ?
Mon quotidien consiste à se demander pourquoi construire son propre univers si c’est pour que celui-ci disparaisse à un moment plus ou moins attendu. Lorsque l’on voit la mort en face, beaucoup de questions rationnelles se résolvent par elles-mêmes. Toute cette comédie humaine devient de l’événementiel sans attrait, on s’attache à la seule valeur humaine, unique source de vitalité et on se fout de tout ce qui sert à perdre sa vie sans la vivre. Acquérir un bien-être humain plutôt que de se mentir en se laissant vivre par les autres, voilà ce que l’on souhaite lorsqu’on est mortel. La conscience de cette fatalité permet aux Hommes de rechercher une jouissance absolue sur Terre et de fonder leurs espoirs dans le présent, après libre à chacun d’entre nous de se consoler comme il le peut sur son triste sort, du moment que ça reste dans l’ordre de l’individuel.

Enfin, ce qui a changé depuis que je suis mortel, c’est ma façon de voir les autres. Une certaine peur pour les enfants qui n’ont pas encore appréhender ce drame, de la compassion pour les vieillards qui se trouvent devant le fait établi et le rejet de la masse au profit de l’individu pour les autres. Paradoxalement, la mort incite à tenir compte de l’individu plus que de la masse. Les questions que l’on se pose à soi-même se reportent aussi sur les autres et l’on voit les choses d’un angle de vue plus propice à l’échange. Mais la Mort c’est loin encore, mieux vaut ne pas y penser…

mardi 10 mars 2009

Surveillance, Jennifer Chambers Lynch (2008)


Après une fusillade entre policiers et tueurs en série, deux agents du FBI mènent leur enquête pour éclaircir un peu la situation. Les trois rescapés de ce drame sont une toxicamane, une fillette et un policier. Chacun donne sa version des faits en mentant plus ou moins...


"Surveillance" est un film sans morale, vide de sens mais pourtant tellement divertissant. Les personnages, d'apparence banale, cultivent tous ce brin de folie qui nous déconnecte de toute réalité. Grâce à cette ambiance, on devient plus indulgent pour finalement se foutre totalement des détails incohérents et se laisser mener par ces êtres corrompus et malades.


Comme dans "Boxing Helena", on retrouve cette relation entre dominant et dominé. Plus on monte dans la hiérarchie et plus la corruption et la bestialité augmente, l'insécurité provient de ceux qui sont censés la combattre et la machination que l'on ne soupçonne pas au début prend sournoisement forme sous nos yeux.


Contrairement aux critiques foireuses que l'on peut lire à son sujet, "Surveillance" reste un film divertissant grâce à une réalisation loufoque mettant en scène des acteurs inconnus qui répandent une folie ambiante sur son ensemble. L'influence de David Lynch n'est jamais très loin, surtout dans la psychologie des personnages, évasive et décalée.

jeudi 5 mars 2009

Gran Torino, Clint Eastwood (2009)


Ultime film du grand Clint Eastwood, « Gran Torino » est sans hésitation l’un des plus beaux moments de cinéma que l’on passera dans une vie.

Tranche de vie entre deux enterrements, mais surtout regard réaliste et cynique sur un monde frileux et nerveux, ce testament hilarant est avant tout un cadeau généreux offert au public. Sorte de miroir de notre société actuelle en perpétuelle déliquescence, « Gran Torino » amène tout d’abord à rire de soi, des autres et surtout des clichés qui pourrissent le quotidien. Le réalisateur tourne en dérision des thèmes phares comme la liberté d’expression, la négligence de nos vieux ou le racisme en faisant ressortir leurs platitudes. Jamais une scène n’a sonné aussi vraie que celle chez le coiffeur « rital » où Clint Eastwood, le « Pollack » apprend à parler à son petit protégé, un niakoué.

« Gran Torino », c’est également un réalisateur qui joue avec son public. Les clins d’œil aux westerns sont souvent présents, avec cette main qui sert de pistolet fictif et ce regard perçant que l’on connaît depuis « Le Bon, la Brute et le Truand ». L’affrontement avec les blacks en restera la meilleure scène, désormais culte.
Clint Eastwood fait du spectateur son confident, s’adressant uniquement à lui par moment mais surtout lui faisant comprendre que le cinéma est immortel et que l’on peut passer deux heures à rire des sujets les plus graves.

Enfin, à travers la symbolique illustrée par la « Gran Torino », le réalisateur voit son Art comme un héritage à prendre en compte mais également à poursuivre et s’adresse par la même occasion à ses pairs. Mais loin d’avoir la grosse tête, Clint Eastwood affirme que nul n’est indispensable, aussi talentueux que l’on soit. La scène finale avec le briquet illustre la fin d’un acteur talentueux qui s’écroule les bras en croix.

Clint Eastwood tire sa révérence de façon magistrale et nous le fait d’autant plus regretter que son dernier film est de loin son meilleur.

mardi 3 mars 2009

The Wrestler, Darren Aronofsky (2009)


Après le mystique mais très beau « The Fountain », Darren Aronofsky nous offre dans « The Wrestler » un moment de pure émotion à travers l’histoire d’un catcheur sur le déclin. A la fois documentaire sur le Catch et magnifique portrait d’un homme dont le destin tragique paraît inéluctable, ce film fait preuve d’un réalisme et d’un esthétisme surprenant.

Caméra au corps, Aronofsky tente de pénétrer à l’intérieur de ce catcheur dont on ne connaît que la personnalité scénique. Au fur et à mesure que les minutes défilent, l’être tendre et sensible prend le dessus sur la bête fruste et spectaculaire que le public présent dans le film observe. Sur ce point le réalisateur réussit à faire entrer le spectateur dans la confidence et lui fait observer l’envers du décor, totalement contradictoire avec l’opinion que l’on pourrait s’en faire. Il met en opposition deux publics, celui du film, excité et dupe, et celui dans la salle de cinéma, compatissant et muet.

Outre les nombreuses techniques de Catch dévoilées qui montrent à quel point ce métier et difficile, dangereux et contraignant, c’est surtout l’impossibilité d’y joindre une quelconque vie privée qui saute aux yeux. Randy (Mickey Rourke) est incapable d’avoir une relation sérieuse avec sa fille qu’il délaisse par superficialité. Le personnage qu’il s’est forgé tout au long de sa carrière a pris son identité et lui colle à la peau. Lorsqu’il rencontre Cassidy, strip-teaseuse et cœur perdu comme lui, il ressent une certaine affinité avec elle. La relation atypique entre ces deux personnages est d’ailleurs un des points forts du film.

Mais les signes du déclin sont là. Randy tente de se reconvertir en trouvant un travail dans une boucherie qui lui ouvre les yeux sur sa propre identité. Sans le Catch, il ne ressemble qu’à cette viande froide qu’il vend tous les jours à ses clients.
C’est également tout le milieu du Catch qui est en mutation. Le public, même s’il vénère encore les idoles, aspire à plus de spectacle et raffole toujours plus de l’extrême. La scène de la console de jeu va dans ce sens-là et marque la fin d’une époque.

Film intimiste et émouvant, « The Wrestler » revêt cet aspect « Grand Public » par ses acteurs mais aussi par sa mise en scène. Pourtant, le réalisateur y ajoute quelques scènes chocs (celle de la boucherie en particulier) afin de réveiller la personne qui n’aurait pas encore pris conscience qu’elle est train de regarder un chef-d’œuvre.

lundi 2 mars 2009

La Parole, l’Ecriture et les Maux

L’Ecriture, une plume dans le cul, se fait un sang d’encre de laisser feuille blanche. C’est pourquoi elle s’allie à la Parole qui s’avère être un bon complément en cas de panne sèche. Bien qu’il soit plus approprié de prendre une ligne pour tourner la page, il reste tout de même difficile de tirer un trait définitif à nos problèmes.
La Parole, filandreuse et légère, permet d’explorer tous les recoins de nos maux pour donner un signal de départ à l’Ecriture. Certes, elle peut se vêtir de différentes tonalités permettant à l’être qui la créer de se camoufler derrière un timbre de voix plus ou moins lâche, mais elle parvient souvent à réveiller une main avide de récit.

C’est ainsi que la Parole s’intériorise et envahit notre tête pour guider secrètement l’Ecriture qui tracera le trajet le plus court entre le problème et sa résolution. Cette petite voix intérieure commence très vite à divaguer, à apporter une masse d’informations que l’on cherche en vain à organiser, à hiérarchiser voire à travestir. Les mots qui ne voulaient pas sortir de notre bouche ne veulent pas non plus se poser sur la feuille, la pudeur prend le dessus sur le mal-être et la forme devient finalement le fond même de notre texte.
On se calque alors sur des tournures techniques, qui serviront de corps à notre propos et le problème personnel et gênant deviendra vite quelque chose de particulièrement général. La richesse d’une Ecriture cache souvent une stérilité volontaire de l’Esprit car elle enjolive un vide et recouvre ce que l’on cache au fond de soi.

Au final, on possède deux styles d’Ecriture. L’une connue, mais que l’on cache au fond de soi, et l’autre amorcée par la Parole que l’on déguise et que l’on offre à soi-même ou à autrui. Mis à part notre propre personne, les Hommes ne sont en fait que des images trompeuses et approximatives d’une réalité impossible à dévoiler car ils ont besoin d’un jardin secret qu’ils cultivent dans la solitude. Comme disait le poète, « le plus difficile n’est pas de monter mais en montant de rester chez soi ». La Culture comme épanouissement personnel devient vite un mensonge que l’on se fait à soi-même, nous donnant l’illusion de se libérer. On en connaît de plus en plus mais on en dit de moins en moins, on habille notre pensée pour la rendre stérile, l’intelligence pure servant uniquement à organiser la forme de notre pensée et non pas sa propre structure.

C’est à ce moment-là que toute forme de beauté, de destruction, d’humour, « d’expression libre » ou encore de marginalité servile apparaît pour pallier un trop-plein existentiel trompeur qui ne peut sortir qu’au compte-goutte et engendrant une implosion que l’on nomma jadis Folie. L’Homme n’est finalement qu’un animal de plus en plus exigeant au fur et à mesure qu’il s’instruit et son Ecriture, comme toute forme d’Art, épouse une norme, celle que l’on s’est forgé avec l’image des autres.

samedi 7 février 2009

Tropique du Capricorne, Henry Miller (1939)


Publié en 1939, "Tropique du capricorne" fit scandale dans les milieux puritains qui furent choqués par une écriture si crue et osée. Pourtant, ce qui saute aux yeux dès les premières pages voire les premières lignes, c'est cette prose décapante, imagée et originale qui, même si elle part dans des trip parfois, ravit son lecteur.


Dans son roman, Miller vomit toute sa haine envers l'Homme et met en avant le côté dérisoire de la vie. Cultivant l'indifférence à l'égard d'autrui, refusant toute forme d'attachement et prônant un mode de vie hédoniste, le personnage dépeint par l'auteur dans "Tropique" apparaît individualiste, je-m'en-foutiste et imbu de lui-même. Le monde, l'univers, c'est lui-même. L'intelligence est une arme qui lui permet de vivre selon son désir en se servant de ses "amis" mais aussi en accédant à ce qu'il veut. En fait, il ne déteste pas vraiment les hommes, il les reconnaît seulement par intérêt, il les voit comme des attributs qu'il pourrait joindre à son bien-être selon les situations. Pour cela, il utilise son cerveau afin de devenir le plus primaire possible et jouir foncièrement de la vie dans son propre monde envahit par la solitude. Grandir à l'envers, redevenir un enfant au sein de sa propre enfance et embrasser un mode de vie denué de toute méditation sur la vie, tels sont les combats menés par le personnage de "Tropique" pour se construire un monde où les envies remplacent les réflexions et les émotions. La vie est un tapis roulant. Soit on se laisse porter et on meurt au bout, soit on marche à contre-sens, on en sort et on va mourrir où on le souhaite, ce qu'a choisi le personnage. Ce dernier aimerait rajeunir et revenir dans le ventre de sa mère afin de se développer dans une sorte de contre-vie. Il aspire au désir de vivre une existence inversée au sens populaire du terme, déconstruire ce qu'il fabrique malgré lui avec le temps ici-bas. En somme, l'auteur est en quête d'une liberté absolue qu'il compte atteindre par un repli sur soi (mais pas une exclusion) et une absence de réflexion.


Mais ce livre comporte deux visages: celui du personnage, indifférent à tout, imbu de lui-même et volontairement seul, et celui de l'auteur, finalement sensible et soucieux du monde qui l'environne. L'auteur vient compléter le monde construit par le personnage en faisant apparaître une recherche et une curiosité envers autrui. Tout ce que le personnage aspire à rejeter, l'auteur le connait fort bien, de ce dégoût fictif découle une sensibilité bien réelle et "l'homme que j'étais je ne le suis plus" devrait plutôt être "l'homme que j'ai décrit je ne le suis plus".


Bref, "Tropique du Capricorne" est un excellent roman, doté d'un cynisme exageré, d'un érotisme parfois cru et souvent poétique mais surtout d'une prose loufoque de toute beauté. Il faut tout de même noter que la deuxième partie "Interlude" présente quelques longueurs et nous donne l'impression que l'auteur écrit uniquement pour lui-même. A lire.

mardi 13 janvier 2009

Sale F.D.P!!!


Avec tes cheveux roux qui deviennent très vite grisonnants, tu vieillis de plus en plus vite. Bizarrement, lorsqu’on est jeune on te laisse le cul à l’air pour finalement te vêtir d’une couche lorsque la maturité et l’âge nous travaillent. Avec toi, on devient sadique, plus tu nous fais du mal et plus on t’aime. On t’offre ce qu’il y a de plus profond en nous, tu es le seul autorisé à voir notre intérieur l’espace d’un instant avant qu’on te rejette d’un simple soupir neutre et indifférent.

Avec le temps, on prend un malin plaisir à t’habiller. On se rappelle le temps lointain où l’on gerçait ton bel habit blanc faisant ressortir ton torse velu et humide. Mais à chaque fois on récidivait et on t’apportait un peu de chaleur. Aujourd’hui, on devient perfectionniste et on n’accepte aucun plis ni défaut dans ta présentation. On attend un peu avant de te faire vieillir et on admire cette préparation parfaite.

Quand vient le moment où tu te rends utile, on aime à observer ce que l’on fait de toi. Certains t’embrassent discrètement du bout des lèvres, plus où moins longtemps, alors que d’autres, plus avenants et chaleureux, y mettent carrément la langue. Mais ces derniers se retrouvent très vite la bouche pleine de tes poils de cul et optent vite pour la couche. Dans tous les cas, ce contact t’émeut et te fais rougir au plus haut degré, si bien que tu ne sais plus où te mettre et te fais de plus en plus petite.

Parfois, on te met au vert, l’histoire que tu pètes la forme, et on te prend en tournante, entre potes, pour une bonne partie de rigolade. Puis quand tu n’as plus aucun intérêt pour nous, on te balance dans un trou ou par terre, ton cul noir et parfois creux pointé vers le ciel.

Qu’on soit croyant ou pas, la résurrection est un fait réel avec toi et même si l’on te déteste de plus en plus avec le temps, tu seras toujours là pour nous rappeler combien c’était con d’avoir cru en ton amitié…

mercredi 7 janvier 2009

Der Freie Wille, Matthias Glasner (2006)


Le « Libre Arbitre » ou l’art de pouvoir contrôler et décider de ses propres actes. Glasner construit son film sur cette notion ambiguë et abstraite en nous livrant un portrait grinçant et froid des pulsions qui se trouvent (peut-être) au fond de chacun d’entre nous.

Théo est animé de pulsions et ne peut s’empêcher de violer des femmes lorsque celles-ci l’émoustillent. Il est soigné dans un hôpital psychiatrique puis relâché pour bonne conduite. Dans un premier temps, un peu à la manière d’ « Orange Mécanique », Théo semble se comporter normalement. Il ressent toujours ses pulsions mais parvient à les canaliser par le travail qu’il réalise sur lui-même depuis la fin de son traitement médical. C’est alors qu’il rencontre Nettie, jeune femme abusée sexuellement par un père qui n’a pas respecté son rôle. Cette dernière s’éprend de Théo et parvient à former un couple quasiment normal avec lui. Faisant preuve de tolérance mais aussi de compassion envers le psychopathe, un semblant d’histoire d’amour naît entre les deux acolytes. Le besoin de réconfort et la solitude de Nettie viennent renforcer le sentiment naissant de normalité chez Théo. Ce dernier se sent à l’aise et réussit à vaincre sa peur des femmes, l’espace d’un instant, avant d’être à nouveau victime de ses pulsions antérieures…

Bien qu’impartial dans sa forme, « Der Freie Wille » est loin de l’être dans son fond même. Les paysages, morose et immuables, semblent aller dans le sens de la tragédie vécue par Théo. On pourrait penser que le réalisateur a voulu fondre le personnage dans une ambiance glauque afin de l’y confondre et d’en faire un cas particulier parmi d’autre sans réflexion profonde et sans parti pris. De même, toujours par rapport à la forme, on serait tenter d’évoquer la violence gratuite, souvent énoncer par les critiques. La première scène de viol, âpre et malsaine, peut paraître vide de sens et exagérée, mais présente un réalisme extraordinaire dans l’ambiance qu’elle véhicule. Les autres scènes de violence, pas si nombreuses que ça au final, vont également dans ce sens là et font énormément penser à l’atmosphère que l’on rencontre dans les films de Gaspard Noé. Au niveau de la forme donc, de l’apparence extérieure et donc du regard d’autrui, Théo est un être violent qui ne mérite pas sa place dans la société.
Mais le point fort du film de Glasner, c’est ce côté intimiste qui s’installe dès les premières minutes. Caméra au corps, le réalisateur tente de pénétrer au plus profond des personnages afin d’essayer de comprendre un problème qui apparaît sans solution. Plus on rentre dans le personnage de Théo, plus le sentiment de compassion nous envahit mais aussi plus on sombre dans l’incompréhension la plus totale. C’est là le point fort de ce film : arriver à pouvoir détacher le personnage de ses pulsions aux yeux du spectateur, en confronter les conséquences auprès de l’environnement extérieur et entamer une réflexion sans fin sur la place des marginaux mentaux dans la société.
Ce côté intimiste est également présent dans les émotions des personnages qui sont volontairement amplifiées afin de refléter une souffrance extrême et profonde. Que ce soit des gémissements, des pleurs ou mêmes des respirations, elles apparaissent aussi douloureuses que les cris des victimes de Théo et viennent atténuer la limite initialement bien tranchée entre le bourreau et ses victimes.

Au final, un film très réussi dans sa construction, scénaristique comme technique, mais aussi dans l’atmosphère qui plonge le spectateur dans un univers de réflexion, de douceur et de bestialité à la fois. Y a-t-il une morale ? Là n’est pas le but du réalisateur, ni de la réflexion auquel on est soumis. Les prestations des deux personnages principaux (ressemblant étrangement à Klaus Kinski et Charlotte Gainsbourg) sont vraiment excellentes et sans concession. Un film qu’il faut avoir vu avant de mourir…

mercredi 24 décembre 2008

L'inspiration de ceux qui n'en n'ont pas


Tout d’abord il y a le nez, qui ne sait plus son nom et qui roupille triste comme un melon. Puis vient le jour où il sort de chez lui et côtoie ses semblables. Il y trouve des idoles, proches ou inatteignables, celles à qui on a envie de plaire pour avoir leur compassion, leur reconnaissance ou leur style.

On fonde notre inspiration sur les idées de nos idoles, on ne pense plus par soi-même et les mots viennent tous seuls (sang fote d'or taux graphe). Dans notre tête on se demande : Qu’est-ce qui pourrait leur plaire ? On garde son propre style mais on prend leurs idées. Qu’importe si l'on est l’opposé de ce que l’on écrit, on pense avoir la classe et on se maintient dans ce que l’on croit être sa propre personnalité.

Dans ces textes, l’alcool et le semblant d'originalité sont omniprésents, parce que ça fait cool et que ça parait être marginal. Pourtant, notre mode de vie est loin d’être semblable à nos récits. Derrière des pseudos, des cuites d’un soir et des situations qui paraissent extrêmes par rapport à la populace, on est rien et finalement autant normal que monsieur tout le monde au quotidien.

Seulement il y a la forme, l’apparence et ce dégoût vide de sens qui nous donne l’impression d’être unique et peut-être au-dessus des autres. En dehors de ça, on passe nos journées à lire et à mater des films pour les autres plus que pour soi-même. On ressent ce qu’on aimerait que les autres voient ressentir en nous afin de s’élever. Mais dans quel but ?

Bref, à part quelques génies qui transcendent les siècles, on est tous des moins que rien et l’essentiel réside donc dans la forme et non pas dans l’illusion d’avoir une quelconque liberté de penser. Le point important est de faire le bonheur autour de soi, en choisissant son camp, principalement dans le type d’individu auquel on aimerait ressembler, malgré soi, avec quelques excès par moments. Quoiqu’il en soit, talentueux ou pas, nous ne resterons que des sous-génies qui crèveront avec fierté car nous aurons réussi à nous aveugler sur cette normalité qui fait de nous des êtres jetables.

N.B : Certains craquent avant de crever et deviennent finalement pire que ceux qui sont rester dans le rang tout au long de leur vie.

samedi 20 décembre 2008

Ma relation avec V.R


Depuis que je te côtoie tous les jours j’ai appris à te connaître. Tu es la seule personne pour laquelle j’éprouve une passion réelle. Au réveil, je te hais d’être parti pendant mon sommeil et de m’avoir laissé seul avec mes angoisses. C’était pourtant bien hier, nos corps ne faisaient qu’un et je ne me lassais pas d’admirer ta robe transparente. Avec toi, je prends confiance, je redeviens le gamin que je n’ai jamais été, dans mes discours comme dans mes actes. Je vis dans le futur, cherchant sans cesse ce qui pourrait égayer les moments à venir et en arrive même à oublier mon prénom.

La personne la plus possessive au monde n’hésiterait pas à te partager car ta polygamie est certainement ton meilleur atout. Ton amour crée de l’amitié à ne plus que savoir en faire et nous libère de toute convention sociale. L’action précède la pensée, la destruction devient un acte civique et l’être prend le dessus sur le paraître. Tu fais le bonheur des timides qui sont tes amants réguliers et fidèles même si dans les premières heures ils ne te parlent pas beaucoup.

Les lendemain sans toi sont de plus en plus dur, ils m’apportent une lucidité que je préfèrerais ignorer. En plus des idées noires, c’est tout mon intérieur qui prend cette couleur. Les trop nombreuses cigarettes dont je raffole en ta présence, viennent noircir un peu plus mon portrait chaque jour. Déjà avant d’aller me coucher je sentais que tu allais me trahir en voyant la couleur jaune que tu arborais mais je n’ai jamais réussi à te retenir. Il arrive même que tu t’en ailles dans la soirée, brusquement sans prévenir, et mon visage laisse entrevoir un dégoût profond dans le reflet de l’eau de la cuvette qui voit décidemment plus ma tête que mon cul…

Bref, le temps d’écrire ces quelques lignes il me tarde déjà de te retrouver. J’espère éviter le tête-à-tête et pouvoir te présenter à mes potes. Ce n’est pas que je déteste ta cinéphilie, au contraire même, mais c’est que je n’ai pas envie de me retrouver encore plus seul au petit matin. A très bientôt V.R !!

vendredi 19 décembre 2008

Midi, entre deux nuits...


Midi, l’heure réservée aux élites qui ont réussi à pousser leur nuit jusque-là. Ceux qui ont pu relever ce défi vous conteront combien il est inhumain de se balader parmi cette foule grouillante et insipide. On y croise des étudiants assis sur les devantures de magasins en train de déguster un repas gastronomique, des clochards que l’on a aperçu quelques heures auparavant et qui paraissent bien plus ravagés au grand jour, des artistes de rue qui se lancent dans un morceau endiablé entre deux voitures de flic, des citoyens lambda déterminés et indifférents à ce qui les entourent,…

Après avoir quitté ma jungle sans y avoir trouvé Jane, le retour à la civilisation s’avéra très difficile. De plus en plus craintif, je cherchais désespérément un havre de paix qui me redonnerait le courage de regagner mon humble demeure. Face à moi, un gamin de cinq ans semblait prendre la même trajectoire que moi mais en sens inverse. Vu mon état physique et mental, je voulais à tout prix éviter cet affrontement. Dans ma tête le film devint atroce : je me voyais en train de me faire casser la gueule par ce petit être frêle et vigoureux entouré par une foule en liesse me huant jusqu’à provoquer en moi une humiliation dépassant toutes les limites atteintes jusque là.
Je bifurquais vers une petite ruelle et me trouvais nez à nez avec un jeune français issu de l’immigration maghrébine, casquette blanche et sifflet entre les dents. Tss !! tss !! me fit-il avec un filet de bave qui coula sur ses chaussettes remontées jusqu’aux genoux. Vas-y tu cherches pas à fumer cousin ? C’était le même gars à qui j’avais prêté ma guitare lorsque la nuit avait encore sa petite influence. J’étais redevenu un pigeon à ses yeux, un petit blanc, malgré mes ongles noirs, mes yeux rouges et mes doigts jaunes. N’arrivant pas à prononcer le moindre mot depuis plusieurs heures, je refusais de la tête, comme on a l’habitude de le faire lorsqu’on nous propose du travail ou qu’une personne handicapée nous demande de l’aide.
Je retombais à nouveau dans une grande rue grouillante de bipèdes et je cru devenir fou. Une jolie jeune fille à la peau verte vint m’interpeller. La malheureuse voulait me faire adhérer à green-pisse afin de protéger les gentils animaux qui meurent à cause des méchants animaux qui les tuent. J’aurais certainement écouté son discours si je l’avais rencontré la nuit dernière et je me dis que ces gens-là devraient racoler la nuit pour avoir plus de succès. Puis ce fut le tour des sondages : Bonjour Monsieur, quelle marque de yaourt préférez-vous ? Plutôt aux fruits ou sucré ? Auriez-vous deux minutes pour une étude comparative sur des crèmes solaires ? Ces gens-là étaient tellement désespérés qu’ils venaient s’adresser à un pauvre type comme moi. Mais je réalisais aussi que j’étais le seul à prendre mon temps, les autres allaient bien trop vite pour être contraint à faire une halte.
Je commençais réellement à fondre sous ce soleil éreintant et la lumière de plus en plus vive contrastait avec mes idées noires. Mon état de fatigue extrême était tel que les gens qui me regardaient se ramollissaient à vue d’œil et l’on pouvait lire une certaine pitié dans leur regard.
Je décidais alors de rentrer chez moi au plus vite et me fondit dans la foule en adoptant son train de vie l’espace d’un instant. En 33 secondes et cinq centièmes, je regagnais ma piaule et me dis que l’oisiveté en pleine journée était un boulot très difficile.

jeudi 18 décembre 2008

Cria Cuervos, Carlos Saura (1976)


Avec « Sonates d’Automne », le film de Carlos Saura est certainement le meilleur drame familial réalisé à ce jour. Il est regrettable que le cinéma espagnol se soit orienté vers ce style « fantastico-horrifique » avec des scenarii quasiment identiques d’année en année, car la voie ouverte par Saura ne méritait pas mieux que d’être entretenue voire améliorée.


L’histoire en elle-même est assez simple : Ana a perdu sa mère alors qu’elle n’était qu’une fillette. Elle accuse son père de l’avoir fait souffrir et celui-ci meurt quelques temps après. La tutelle revient à la tante Paulina qui, bien que aimante, se montre très autoritaire. Ana ne supporte pas cet abus de pouvoir alors que ses sœurs semblent lui obéir et accepter la nouvelle situation. Ana va donc se créer son propre monde hanté par ses souvenirs et ses rêves afin d’échapper à la réalité.


Dès les premières images, on entre dans une atmosphère froide et oppressante. Les images fades et l’absence de bande-son (hormis la chanson « Porque Te Vas ») viennent apporter un réalisme dérangeant et malsain. Les mouvements de caméras sont rares et les nombreux plans fixes sur les personnages font ressortir ce qu’il y a de plus intime en eux. Le spectateur perçoit ainsi la moindre expression et devient de plus en plus vulnérable au fil du temps pour finalement se prendre une claque monumentale à la fin du film.


« Cria Cuervos » sonne un peu comme une fable tragique sur l’Enfance. Le Temps perd toute sa logique pour venir accoler des évènements, qui les uns à côté des autres, donnent un sens plus concret à l’existence. La thèse du film, si l’on peut oser prononcer ce terme, serait l’impact des vices du monde adulte sur la naïveté de l’Enfance. Ana, qui a vu ses deux parents partir, associe la mort à une vengeance mais aussi à une punition. La souffrance de sa mère engendrée par un mari infidèle et absent, a radicalisé la pensée d’Ana. La mort, en plus d’être une échappatoire, est devenue une formalité sans grande importance et c’est là le fil conducteur du film. A chaque fois qu’Ana revient à la réalité, c’est pour vouloir la mort de quelqu’un, que ce soit dans son intérêt ou dans celui d’autrui.


Mais en parallèle de cette cruauté involontaire, les souvenirs et les rêves passés en compagnie de sa mère sont d’une extrême douceur et dépeignent un paradis perdu plein de nostalgie. Ces passages oniriques ne sont pas complètement déconnectés de la réalité, l’esprit d’Ana les mêle à sa situation présente. La fillette imagine ce que serait son quotidien en présence de sa mère et au bout du compte accepte bien mieux son existence. Saura explore ici toute la psychologie humaine face aux drames qui nous pourrissent l’existence. Certes il montre comment un psychopathe peut faire surface mais il met en avant l’importance de l’imagination qui permet d’immortaliser ce qui nous donne l’espoir de vivre.


Au final, un chef-d’œuvre, peut-être le meilleur film de tous les temps, mélangeant plusieurs styles (fantastique, drame psychologique), qui du fait de sa simplicité nous permet de mener une réflexion constructive tout en rentrant entièrement dedans. Indispensable.

vendredi 5 décembre 2008

Le Sacrifice, Tarkovski (1986)


A la fois journaliste, critique et auteur dramatique, Alexandre est présenté comme un érudit. Cultivé et intelligent, il arrive à un stade de sa vie où le questionnement intérieur prend le dessus sur l’enchaînement des situations quotidiennes. Le jour de son anniversaire, une troisième guerre mondiale nucléaire est annoncée. Les prévisions apocalyptiques à venir vont accentuer la crise interne dans laquelle il s’est plongé et ce dernier décide de se sacrifier, en reniant tout bien matériel, afin de sauver l’humanité. Simple rêve ou réalité loufoque ? Alexandra réussit à ramener la paix mais pas à évincer le matérialisme qui reprend de plus belle.

Ultime film d’Andrei Tarkovski, « Le Sacrifice » dévoile la souffrance profonde vécue par le réalisateur à l’approche de sa mort. Or cette souffrance, certes personnelle, n’est pas propre à sa personne mais plutôt à l’Humanité qui prend une tournure matérialiste arrivant à en oublier la notion d’individu. Prétextant une troisième guerre mondiale, il place l’Homme face à une question existentielle et non plus matérielle. Il est plus important de sauver sa peau que son écran plat et donc on s’interroge tant sur l’avenir de l’Humanité que sur le devenir de notre propre personne.

Le principal fléau selon Tarkovski serait la parole. La citation « Au commencement était le Verbe » clôturant le film dénonce les vices cachés de la rhétorique. La parole, initialement prévue pour communiquer, a troqué son habit de sincérité contre un treillis et des rangers. D’un simple échange humain elle est devenue un flux d’informations pré-mâchées visant à acquérir une contrepartie et non plus un retour de même nature. Dans le film, Alexandre ne peut plus assumer son rôle de comédien car il n’arrive plus à trouver la sincérité pour endosser le rôle de ses personnages. Cette matérialisation de la parole a institué une hiérarchie peu révélatrice de l’état spirituel d’une société et a même pondéré son importance selon le niveau social auquel on se trouve.

Le matériel, et le confort qu’il apporte, est la deuxième plaie de l’Humanité selon le cinéaste. « Puisqu’il n’est pas nécessaire, il s’agit d’un péché ». Le progrès scientifique est toujours employé de manière erronée pour finalement devenir le bras droit de l’injustice. "Le microscope est utilisé comme une massue". Pour Tarkovski, il faudrait mettre en avant l’irrationnel en multipliant les actes inutiles afin d’accepter sa fragilité face à la mort et au temps, mais aussi de placer l’Homme au-dessus de sa tâche dans un but thérapeutique.

Comme dans tout film prophétique réussi, les références religieuses sont nombreuses. La longue Pénitence d’Alexandre, sa purification, sa perte de rationalité par le don de sa personne, le tableau de l’adoration des mages de Léonard de Vinci,… en constituent quelques exemples parmi les nombreux autres. Mais Tarkovski, sachant qu’il réalisait là son dernier film, a mis l’accent sur son aspect esthétique. Le jeu de lumière, tout en dégradé, offre des séquences pittoresques semblables à des peintures mouvantes. Les couleurs, délavées juste comme il le faut, ne sont jamais scintillantes et paraissent mélangées les unes aux autres. Elles reflètent l’abstraction qu’exerce l’environnement extérieur sur l’Homme. Enfin l'alternance de la couleur et du noir et blanc illustre une continuité entre une chair périssable et une âme éternelle.

Au final, le film testamentaire de Tarkovski est d’une pureté esthétique telle qu’on la regrette lorsqu’on en sort. Mais cette pureté, loin d’être naïve, vient amplifier le message alarmiste sur le devenir spirituel de l’Humanité qui s’aveugle, se ment et se noie peu à peu dans le matérialisme. Un chef-d’œuvre.

Une obligation pour ceux qui en auraient envie : L’ultime entretien de Tarkovski où il nous dévoile avec une intelligente simplicité sa vision du monde.

http://www.nouvellescles.com/article.php3?id_article=666

mercredi 3 décembre 2008

L'Eternité et un jour, Angelopoulos

Un paysage plongé dans la grisaille, un portrait morose et délavé d’une Grèce sur le déclin et une musique triste à mourir, pas de doute on regarde bien un film d’Angelopoulos. Peut-être plus grand public que ses films précédents, « L’Eternité et un jour » continue de suivre ces personnages insolites perdus dans le tourbillon de la vie. Alexandre, écrivain célèbre, est atteint d’un cancer, il doit rentrer à l’hôpital pour mourir. On suit alors sa dernière journée où il rencontre un petit clandestin albanais et se remémore son passé.
L’espace et le temps ne font plus qu’un, l’infini côtoie l’éternel et tout s’arrête pendant près de deux heures. Alexandre voit la vie mais aussi sa vie dans les yeux du petit clandestin et la misère n’est ici qu’un simple facteur de rapprochement entre les deux êtres. Il revoit sa femme partie trop tôt comme ses enfants qui grandissent et se marient, sa distance qui a fait de lui un père absent mais aussi sa villa de bord de plage qui va être détruite, les temps se mélangent mais gardent une certaine cohésion pour finalement aboutir à une véritable thérapie. Alexandre visualise ses erreurs et sent naître en lui un espoir : l’Eternité. Tout peut se rattraper, rien n’est définitif,que ce soit dans les faits ou dans la tête, il suffit seulement de le vouloir et de prendre le temps, même lorsque la fin est proche. « Il faut trouver de nouveaux mots » propres à son existence et reconstruire avec un langage neuf tout ce que l’on a jadis connu et qui n’est plus.
Mais en dépit de cette volonté d’écarter le temps, Angelopoulos se place en cinéaste engagé en faisant émerger en nous une certaine compassion envers les clandestins. Il évoque un fléau qui est plus que d’actualité, de notre temps. Il nous offre d’ailleurs une scène d’anthologie à ce propos en filmant des clandestins disposés comme des notes de musique sur des barbelés à la frontière entre l’Albanie et la Grèce. L’atmosphère qu’il réussit à y installer est des plus froides et fait amèrement penser à la période nazie.
Les jeux de regards sont également très évocateurs. Alexandre, père de famille qui s’éteint dans un monde qui ne lui plait guère arbore une position voûtée et déclinante, pleine de dégoût et de nostalgie. Le petit clandestin, lui, a toujours les yeux portés vers les personnes qui l’entourent, il observe attentivement les événements qui se déroulent autour de lui, il se construit sur les ruines qu’observe Alexandre. Putain ya la scène du bus aussi qui est géniale !!!!!!!
Enfin, l’une des principales forces de ce film c’est aussi ce contraste entre le décor et l’histoire qui vient s’y greffée. Cette dernière est pleine de blessures mais fait sans cesse appel à des rapports humains, qu’ils soient passés où actuels. Les événements s'emboitent les uns dans les autres pour donner lieu à de nombreux rebondissements. En revanche, le paysage que Angelopoulos nous montre semble immuable comme si il était voué à péricliter lentement sans jamais pouvoir se relever un jour.

Un bon jour pour mourir, Jim Harrison

Que reste-il lorsque la morale, l’envie de réussir et le sentiment d’appartenir à un peuple disparaissent ? Quelle est cette alchimie abstraite qui nous incite à entreprendre des projets jusque là inconnus ? Absence de personnalité rime-t-il toujours avec manque de lucidité ? Autant de zones d’ombres que ce petit chef-d’œuvre tente d’éclaircir.
« Un bon jour pour mourir » est tout d’abord un voyage. La finalité de ce périple est de faire sauter un barrage, symbole d’une civilisation qui cherche à dominer la Nature plus qu’à la contrôler. Parmi les acteurs de cette expédition, on retrouve Tim, un ancien du Vietnam, Sylvia, une beauté désespérément amoureuse de Tim et le narrateur (peut-être Harrison lui-même ?) fortement émoustillé par Sylvia. On comprend très vite que ce jeu de l’Amour à sens unique ne peut se solder que par un échec. Et pourtant, ces sentiments sont la base même de ce roman car ils en assurent la continuité et le réalisme. On comprend tout comme on accepte des situations loufoques lorsque l’amour s’empare des personnages. Car ce schéma, on peut l’appliquer à notre propre personne et le narrateur déshabille littéralement le lecteur au fur et à mesure que le récit avance. Il explore cette alchimie qui nous guide tout au long de notre existence nous faisant devenir ce que l’on n’est pas forcément. La notion d’influence prend ici une valeur contrastée car elle est le fruit d’une transformation personnelle teintée de lucidité. Le narrateur s’engage dans cette expédition sans réelle conviction mais aux yeux de ses acolytes il paraît motivé et déterminé. Seulement, dans son for intérieur il a conscience qu’il prend la mauvaise voie. L’amour pour Sylvia et la forte personnalité de Tim ont pris le dessus temporairement.
Pour ce qui est du style, il nous transforme en une véritable balle rebondissante. On explore l’Amérique vue du ciel, puis on s’immisce dans la vie privée des trois personnages, on remonte ensuite dans le passé de chacun,… le tout mélangeant phrases argotiques et passages poétiques sans aucun temps mort.
Enfin, Harrison a su crée un récit hybride, passant des bordels à une partie de pêche à la truite, de magnifiques paysages à un motel glauque ou encore de cuites au whisky à une préparation culinaire.
Au final, on se pose peut-être plus de questions à la fin de ce livre qu’avant de l’ouvrir mais le magnifique voyage qu’Harrison nous propose à travers l’Amérique mais aussi à travers l’Etre Humain vient comblé ce vide.